Les Libyens éliront librement leur Assemblée constituante samedi, une première depuis quarante-sept ans. Jeudi soir, la foule des grands jours se massait sur la place des Martyrs à Tripoli, toute à la joie d’avoir à se rendre prochainement aux urnes. Deux cents députés doivent être élus, 120 personnalités indépendantes au scrutin uninominal et 80 parmi les listes présentées par des partis politiques. Ces députés désigneront à leur tour 60 personnes chargées de rédiger la Constitution. Cette assemblée doit aussi nommer un gouvernement, mettant ainsi fin au Conseil national de transition (CNT) qui dirige la Libye depuis la chute de Kadhafi en octobre 2011. Plus de 4000 candidats individuels et 1800 micro-partis po­litiques se présentent aux suffrages.

Mouna, 22 ans, montre fièrement sa carte d’électeur: «J’irai voter pour Mahmoud Jibril, l’ancien président du conseil exécutif du CNT. C’est un homme intelligent, qui a fait des études aux Etats-Unis et qui a beaucoup de contacts avec les pays étrangers.» A Tripoli comme à Misrata, pas un coin de rue sans portraits des candidats. Mais à Bani Walid, une ville majoritairement pro-Kadhafi, les élections ne passionnent pas. A côté d’affiches de candidats, une main a écrit «Kadhafi was a good guy». Chose assez surprenante, la plupart des militants collent les affiches de leur candidat à côté de celles des concurrents. La plupart des personnes interrogées prennent à cœur les élections à venir: 80% des 3,7 millions d’électeurs potentiels se sont enregistrés.

Mais beaucoup de points restent encore à éclaircir quant aux modalités d’élection de ceux qui rédigeront la Constitution. Dans ce pays tribal à l’équilibre précaire, il a été décidé que chacune des grandes régions enverrait 20 représentants. La Cyrénaïque (à l’est), avec pour capitale Benghazi, est agitée par des tensions séparatistes. Certains hommes politiques demandent que seuls leurs députés désignent les représentants de leur région pour la rédaction de la loi fondamentale. En mai, un conseil autonome de la Cyrénaïque a appelé la population locale à boycotter les élections du 7 juillet. Dimanche, le siège de la commission électorale de Benghazi a été attaqué par 300 hommes armés réclamant plus d’autonomie pour l’est de la Libye. Après avoir investi les locaux, ils ont brûlé des ordinateurs, les bulletins de vote et des listes électorales. Cette attaque ne devrait toutefois pas empêcher la tenue du scrutin, selon un représentant local du CNT. Jeudi matin, un incendie, dont les causes sont inconnues, a ravagé un dépôt contenant du matériel électoral à Ajdabiya (est). La Commission électorale n’écarte pas le report du scrutin dans cette circonscription.

D’autres motifs d’inquiétude s’accumulent. Des islamistes ont revendiqué plusieurs attentats anti-Occidentaux à Benghazi depuis le début juin: attaque à la bombe contre la représentation américaine, attaque à la roquette contre le convoi de l’ambassadeur britannique. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), accusé de faire du «prosélytisme chrétien», a aussi été la cible de deux attentats à Benghazi et à Misrata. Ces attaques ont été revendiquées par des groupuscules islamistes. Des salafistes ont saccagé le consulat tunisien pour demander que la charia, la loi islamique, soit appliquée en Tunisie. Le gouvernement libyen minimise ces attaques qui n’ont fait aucun mort, et les attribue à d’anciens kadhafistes désireux de déstabiliser le pays.

La chute du «Guide» a aussi réveillé d’anciennes rivalités tribales. Depuis un an, des combats éclatent régulièrement dans les monts Nefoussa, à Koufra (sud-est) ou encore dans la région montagneuse de Zenten (lire ci-dessous).

La multiplicité des milices et la dissémination d’armes dans tous le pays favorisent l’insécurité et des relations basées sur les rapports de force. Récemment, une milice mécontente a encerclé quelques heures l’aéroport de Tripoli. Une autre milice a tiré contre les locaux du premier ministre pour exiger le paiement de la solde de ses soldats. Toutefois, on assiste peu à peu à un transfert des miliciens sous l’autorité du Ministère de l’intérieur ou celui de la Défense, du moins dans la capitale, où très peu d’hommes en arme circulent. Si la sécurité semble assurée, chacun sait que des combats peuvent éclater à tout moment.

Les élections législatives ne seront pas le remède miracle qui garantira que la Libye ne retombera pas dans la guerre. Créer une armée nationale digne de ce nom et capable de prévenir les conflits tribaux, prévenir les tendances séparatistes en assurant une juste répartition de la manne pétrolière, désarmer les milices: les défis pour le nouveau gouvernement issu des élections sont immenses.

U Le CNT a affirmé jeudi que la charia était la «principale source» de la législation et que cette question ne serait pas soumise à un référendum. (AFP)

La multiplicité des milices et la dissémination d’armes dans tous le pays favorisent l’insécurité