La révolution du jasmin a débuté exactement de cette manière: les images de manifestations captées par les téléphones portables et diffusées sur Internet avaient été les premières à alerter tous les Tunisiens et le monde extérieur de l’exaspération grandissante dans le pays de Ben Ali. Depuis mercredi matin, une nouvelle série de séquences tremblotantes aux bandes-son rythmées de slogans et de bruits de tirs a envahi la Toile. Leur provenance? Benghazi, la deuxième ville la plus peuplée de Libye, et réputée la plus frondeuse.

Si nul ne peut garantir l’authenticité de ces films, ils laissent tous à penser que le pays du colonel Kadhafi, au pouvoir depuis 1969, est à son tour touché par la fièvre contestataire arabe. «Les gens ont commencé à se rassembler mardi soir à 21 h 30 dans le centre-ville lorsqu’ils ont appris que l’avocat Fethi Tarbel avait été arrêté», explique Idriss Boufayed, ancien prisonnier politique libyen résident en Suisse depuis 2008. Fethi Tarbel est connu dans son pays, il est le coordinateur des familles de victimes de la prison d’Abou Salim. En juin 2006, cet établissement de Tripoli fut le théâtre du massacre, en quelques heures, de plus de 1200 personnes, dans des circonstances jamais élucidées.

L’avocat était en discussion depuis des semaines avec Abdallah Senoussi, haut responsable de la sécurité en Libye et beau-frère de Kadhafi, pour faire avancer le dossier. Les pourparlers auraient achoppé et Fethi Tarbel a été interpellé – et apparemment relâché au bout de quelques heures –, ce qui a déclenché la colère des familles de victimes originaires de Benghazi. D’après Idriss Boufayed, au moins 1500 personnes se sont regroupées en criant des slogans très explicitement politiques, réclamant la liberté, la justice et la fin de la corruption. Cet attroupement, important pour la Libye, a été dispersé violemment par les forces de sécurité munies de canons à eau et de balles en caoutchouc, causant 38 blessés, et selon des sources non confirmées deux morts et des arrestations. Dans les heures qui suivaient, la chaîne d’Etat Al-Jamahiriya retransmettait en direct et des quatre coins du pays des images de manifestations favorables au guide de la révolution.

Les autorités libyennes ont par ailleurs libéré hier 110 prisonniers islamistes, incarcérés à Abou Salim pour avoir appelé en 2007 au renversement du régime. Cette mansuétude n’est probablement pas fortuite: ce jeudi 17 février s’annonce comme la première «journée de la colère» à laquelle devra faire face le pouvoir. Une date lourde de sens. Il y a cinq ans le même jour à Benghazi, une manifestation contre les caricatures danoises de Mahomet avait été écrasée dans le sang.

Le mot d’ordre de rassemblement circule depuis plusieurs jours sur Internet. D’après Idriss Boufayed, la manifestation de mardi soir n’était que le prélude de la contestation à venir. L’appel sera suivi, corrobore Asaad Agili, un autre opposant libyen originaire de Benghazi et résident en Suisse: «Les proches à qui je parle me disent que tout le monde veut sortir, à Benghazi mais aussi à Tripoli et ailleurs. Les Libyens ne se considèrent pas comme différents des Tunisiens ou des Egyptiens. Ils ont compris qu’un peuple a la capacité de changer les choses.» De l’étendue de la riposte gouvernementale dépendra l’ampleur du mouvement. Or, «on peut tout imaginer», met en garde Idriss Boufayed. «Kadhafi n’a pas de limites», prévient Asaad Agili.

«Ce n’est pas tant l’armée qui est dangereuse, explique pour sa part le spécialiste du monde arabe Hasni Abidi. Comme en Tunisie, elle a été mise à l’écart, et son équipement est vétuste. Bien plus inquiétante est cette armée parallèle qui s’appuie sur les Comités révolutionnaires et est dirigée par Khamis, un fils Kadhafi.» Un rassemblement de soutien aux manifestants libyens est prévu ce samedi place des Nations.