Ahmad Chalabi semblait savourer sa revanche. La rumeur de la mort à Mossoul des deux fils de Saddam Hussein a commencé à courir mardi matin dans les couloirs de l'ONU au moment où le vétéran de l'opposition irakienne prenait place, sur un fauteuil un peu en retrait, à la grande table circulaire du Conseil de sécurité. Le protégé du Pentagone fait partie de la délégation de trois personnes que le Conseil de gouvernement, nommé il y a dix jours par le proconsul américain à Bagdad, Paul Bremer, a envoyé à New York pour la reprise, dans un climat nouveau, du débat sur l'Irak aux Nations unies. La délégation, qui comprend aussi une femme, Akila al-Hashemi, est dirigée par Adnan Pachachi, ancien diplomate octogénaire, protégé, lui, du Département d'Etat.

Mais outre les ombres d'Oudaï et Qoussaï, il y avait dans la salle deux autres invités inattendus. Au moment où Sergio Vieira de Mello, le représentant spécial de Kofi Annan en Irak, concluait sa présentation, une femme s'est levée dans la tribune du public et a entrepris de dénoncer, en hurlant, l'illégitimité du Conseil de gouvernement réuni sous la houlette des coalisés qui exercent à Bagdad la réalité du pouvoir. A peine les agents de sécurité s'étaient-ils emparés de la téméraire qu'une autre militante anti-guerre s'est levée plus loin dans la tribune pour prendre le relais de la protestation.

Ce trouble stupéfiant dans la salle du Conseil de sécurité n'était pas inutile: il introduisait un peu de nuance dans l'apparence apaisée du débat qui reprenait. Car l'Irak est mal représenté aujourd'hui par trois délégués: c'est un pays déchiré, affaissé, en guerre encore près de trois mois après la fin des combats annoncée le 1er mai par George Bush. Cette situation extraordinairement difficile pourrait donner aux Nations unies le rôle central que l'organisation est prête à assumer, après s'être opposée à la guerre. Mais Kofi Annan connaît trop son rôle pour avancer des revendications tonitruantes. Si l'ONU revient au premier plan, si une nouvelle résolution lui donne un nouveau mandat, ce sera le résultat de négociations compliquées.

Imposer la démocratie?

Le Conseil cherchait hier à être concret. Sergio Vieira de Mello, qui arrivait de Bagdad, a parlé en homme de terrain, restituant les souffrances et les attentes des Irakiens, décrivant les défis énormes de la reconstruction. Mais il parlait de Paul Bremer et de l'autorité provisoire mise en place par les forces coalisées comme de partenaires. Il ne pouvait pas s'exprimer autrement: les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont obtenu, après la prise de Bagdad, le vote d'une résolution – la 1483 – qui leur confie pour le moment la responsabilité de la stabilisation et de la reconstruction. C'est la loi. Mais derrière le texte voté, il y a les principes que Kofi Annan a répétés dans un propos liminaire, et qui sont contenus aussi dans le rapport adressé vendredi au Conseil de sécurité: la démocratie ne peut pas être imposée à un pays de l'extérieur, elle ne peut naître en Irak que d'un processus constitutionnel dont le lancement est maintenant urgent. Le secrétaire général a souhaité la bienvenue aux représentants du Conseil de gouvernement, dont la constitution est à ses yeux un «premier pas» bienvenu. Mais pour que l'Irak retrouve sa pleine souveraineté, les forces d'occupation doivent se retirer selon un calendrier qu'il est urgent d'établir.

C'est désormais le leitmotiv de Kofi Annan, qu'il reprend sur un ton plus ou moins conciliant selon les jours. Le rôle de l'ONU, pour réaliser son programme, lui semble évident, mais il ne parle pas, lui, d'une nouvelle résolution. Il a laissé mardi ce soin à l'ambassadeur de France. Dans l'intervention de Jean-Marc de la Sablière, il n'y avait plus trace de la passion que Dominique de Villepin, son ministre, avait mise il y a six mois dans la dénonciation de la guerre qui venait. Le représentant de Paris dit seulement que l'ONU doit jouer en Irak un rôle plus grand, et que la résolution 1483 est pour cela «imparfaite» et «insuffisante». Il en faut une nouvelle. Il faut en parler.

Les Américains, de manière maintenant claire au Département d'Etat, y sont prêts. Colin Powell l'a encore répété au téléphone au ministre indien des Affaires étrangères, Yashwant Sinha. Pourquoi l'Inde? Parce que Washington attendait de New Delhi une participation importante à la force militaire en Irak. Mais le gouvernement indien, comme de nombreux autres, veut pour cela un nouveau mandat. Même les Japonais, qui semblaient prêts à envoyer mille hommes à Bagdad, se montrent hésitants. Les Etats-Unis ont désormais des besoins militaires: c'est le levier qui peut les faire bouger.