Evo Morales aime le répéter: les Indiens ont une «civilisation du dialogue». Le premier président amérindien de Bolivie, élu au premier tour, le mois dernier, y aura recours pour gouverner le pays andin de près de 9 millions d'habitants. Il va devoir dès dimanche, pendant la cérémonie d'investiture allongée de rituels traditionnels, rassurer les gouvernements et chefs d'entreprise inquiétés par son programme de gauche radical, sans décevoir les attentes de ses électeurs, dans le pays le plus pauvre d'Amérique latine.

Il s'est déjà exercé à l'équilibrisme au cours d'une tournée mondiale. Les premières visites ont bien servi à saluer le «combattant» cubain Fidel Castro, qui s'est engagé à doter la Bolivie de médecins et d'une campagne d'alphabétisation, puis le «révolutionnaire» vénézuélien Hugo Chavez, qui a promis son pétrole à des conditions avantageuses, avant de saluer en Chine les affinités «idéologiques» avec le régime communiste.

Mais ailleurs, de Madrid à Pretoria en passant par Paris ou Bruxelles, le président indien s'est attaché à rassurer les investisseurs étrangers. «Il n'y aura ni confiscation ni expulsion», a répété l'ex-syndicaliste. Il a pourtant participé aux manifestations qui ont fait chuter deux présidents depuis 2003, en exigeant une nationalisation des réserves de gaz du pays, deuxièmes d'Amérique latine. Mais, aujourd'hui, il promet aux entreprises, parmi lesquelles l'espagnol Repsol ou le français Total, une permanence dans le pays «en tant que partenaires, pas propriétaires». Cette nuance devra réussir à modérer la minorité radicale indienne, qui exige une «nationalisation en 90 jours».

A droite, Evo Morales veut aussi se concilier les milieux d'affaires de l'orient bolivien, région la plus riche et la plus «occidentalisée» du pays. «Je veux apprendre de vous», a-t-il assuré aux patrons, dont certains l'ont ovationné après un discours promettant la stabilité institutionnelle. La même habileté sera nécessaire avec Washington, pour maintenir 100 millions de dollars d'aide annuelle américaine et un appui au FMI et à la Banque mondiale, qui ont annulé une portion de la dette bolivienne. Très critique du «terroriste» George Bush et ennemi de l'éradication de la coca (base de la cocaïne mais aussi plante sacrée des Indiens), Evo Morales s'est en même temps dit prêt à un «dialogue respectueux entre égaux», et à lutter contre le trafic de drogue.

Enfin, dimanche, au cours d'une cérémonie où sont attendus douze chefs d'Etat et de nombreuses personnalités de gauche, Evo Morales pourra évoquer avec son homologue chilien, Ricardo Lagos, l'épineuse question de l'accès à l'océan de la Bolivie, conquis militairement par Santiago au XIXe siècle. «Nous allons avancer sans alarmer», promet «Evo»: un programme à l'image de ses premiers pas de président.