Le Temps: Après des mois de tension, la date du référendum révocatoire a enfin été fixée. Pour l'heure, qui sort victorieux de ce bras de fer?

Alain Delétroz: Les grands vainqueurs sont avant tout la démocratie et la paix sociale au Venezuela. Mais l'acceptation par le gouvernement de la tenue du référendum a été pour moi une grande surprise. Surtout après tous les trucs (los trucos, comme on dit là-bas) que le gouvernement a utilisés ces derniers mois pour essayer de faire capoter tout le processus de la récolte des signatures.

– Qu'est-ce qui a pu pousser Chavez à changer d'avis?

– Trois raisons. En premier lieu le fait qu'il reste assez confiant dans sa capacité à gagner le référendum (un dernier sondage le crédite de 43% des voix). La deuxième raison tient sans doute aux pressions internationales très fortes, dont celle de deux personnes pour lesquelles Chavez a un grand respect: Jimmy Carter et Cesar Gaviria, le secrétaire général sortant de l'Organisation des Etats américains (OEA). La troisième tient sans doute à la crainte de possible guerre civile qu'un refus aurait pu avoir.

– En principe pour que Chavez soit chassé du pouvoir par référendum, le nombre de «non» au président devrait obtenir une voix de plus que le nombre de suffrages obtenus lors de sa réélection de juillet 2000 avec 59% des voix. Chavez a toutes les chances de remporter ce référendum…

– Pas forcément. Mais il a un certain nombre de cartes en main. Il jouit d'une grande légitimité populaire et, contrairement à la classe politique traditionnelle, on ne peut pas l'accuser de corruption. Il reste très populaire dans les couches défavorisées de la société vénézuélienne, sans parler de son immense charisme messianique. J'ai tendance à croire qu'il a de bonnes chances de gagner ce référendum. Mais cela est aussi dû aux faiblesses de l'opposition.

– Fin heureuse d'une période troublée?

– Pas tout à fait. Le fait que le Conseil national électoral (CNE, composé de cinq personnalités en théorie indépendantes, mais de fait divisé entre trois pro-Chavez et deux favorables à l'opposition) ait accepté le résultat de la récolte de signatures est certes positif. Les risques de déstabilisation pour les semaines à venir sont en baisse. Mais deux grandes questions demeurent. La première concerne l'intitulé du référendum, chaque camp souhaitant évidemment que la question soit formulée de façon à ce que la réponse en faveur de sa position soit «oui». Pour les uns, ce serait: «Voulez-vous que le président soit révoqué?» Pour les autres: «Voulez-vous que le président termine son mandat?»

La seconde tient à la technique de scrutin utilisée: le CNE vient de décider d'automatiser les opérations et d'acheter à Olivetti des ordinateurs de vote avec touches tactiles. L'opposition n'a bien entendu aucune confiance dans ce système. Il faut ainsi s'attendre à voir surgir prochainement des disputes sur ce thème. Avec une certitude en plus: la Coordination démocratique descendra dans la rue dès que le gouvernement fera preuve de mauvaise foi.