Union européenne

Le président de la commission européenne Jean-Claude Juncker face à son passé encombrant

Plus de deux ans après les Luxleaks, Jean-Claude Juncker doit encore s’expliquer sur son rôle de premier ministre et ministre des Finances du Luxembourg. Paradoxe: l’intéressé passe pourtant aujourd’hui pour un champion de la lutte contre l’évasion fiscale

Le passé a la vie dure. Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, en a fait l’expérience hier au Parlement européen. Il a été sommé une nouvelle fois de s’expliquer sur son rôle en tant que premier ministre et ministre des Finances du Luxembourg dans les pratiques d’évitement fiscal, sur lesquelles son pays est régulièrement accusé de fermer les yeux. Un rôle qu’il a tenu de 1995 à 2013 et pour lequel il s’est trouvé en première ligne du scandale des LuxLeaks fin 2014. D’autres scandales sont venus s’ajouter, comme les Panama Papers en 2016 et c’est à l’invitation de la commission parlementaire mise en place sur ce dossier que Jean-Claude Juncker devait répondre.

Ironie de la situation, c’est aussi au chantre de la lutte contre l’évasion fiscale que les députés avaient à faire mardi. Car ils sont nombreux à le reconnaître, à l’image de l’ancien commissaire belge Louis Michel, membre de l’ancienne équipe Barroso: avec 12 initiatives législatives en deux ans, allant des mesures d’échange automatique d’informations à la constitution d’une liste noire des paradis fiscaux étrangers, jamais la Commission européenne n’a été aussi active contre les pratiques d’évasion et d’évitement fiscaux.

«Comme un schizophrène»

Double ironie: le Luxembourgeois se trouve aujourd’hui confronté à des Etats membres tout aussi réticents à avancer que son propre pays pouvait l’être avant 2014. Et ses services, comme ceux de la charismatique commissaire à la concurrence Margrethe Vestager, n’hésitent pas à s’opposer régulièrement aux directions données par le Conseil, avec des succès divers. Les Etats membres ont ainsi nettement affaibli certaines propositions, comme justement la supervision par la Commission de ces échanges d’information entre pays. «Vous me décrivez comme un schizophrène», a lancé le responsable à son auditoire, mais «il n’y a pas un ancien et un nouveau Jean-Claude». Le Luxembourgeois croit en effet toujours aux aspects bénéfiques de la «concurrence fiscale», «un principe essentiel», mais «il faut qu’elle soit loyale» et «je veux me concentrer sur le caractère déloyal».

Un peu plus tôt mardi, le président de la Commission avait encore été directement mis en cause dans un rapport du groupe des Verts du Parlement européen. Cette fois, les Verts ne lui reprochent pas d’avoir organisé le système de rescrits fiscaux pour les multinationales établies au Luxembourg mais d’avoir favorisé les pratiques d’évitement fiscal de riches épargnants et de s’être systématiquement opposé à toute nouvelle loi européenne contre l’évasion fiscale.

«Ils ne savent pas tout»

Selon ce rapport, le Luxembourg de Jean-Claude Juncker aurait par exemple tout fait pour affaiblir la directive sur la fiscalité de l’épargne et obtenu des dérogations avantageuses. Des accusations qu’il a de nouveau balayées, réaffirmant aux eurodéputés comme il l’avait fait au lendemain des LuxLeaks qu’il n’avait jamais parlé directement de rescrits fiscaux à des compagnies et que si les ministres des Finances peuvent savoir des choses, «ils ne savent pas tout».

Le Luxembourgeois a ainsi expliqué que sur certains scandales, les responsabilités n’étaient pas «toutes à trouver dans la sphère politique», par exemple en ce qui concerne le rôle des intermédiaires comme les cabinets d’avocats. Et la Commission proposera justement une initiative législative en juin contre les pratiques de ces intermédiaires financiers.

«Je comprends que vous ayez les yeux tournés vers le passé mais moi je souhaite que ma crédibilité ne soit pas mesurée à la façon dont les choses se sont passées mais à la lumière de ce que fait la Commission maintenant et fera à l’avenir», a encore plaidé le président. Qui, pour convaincre davantage son auditoire de sa bonne foi, a promis de toucher à l’épineux sujet de la prise de décision en matière fiscale. Lors d’une prochaine révision des traités européens, la «question de l’unanimité en matière fiscale devrait être réexaminée», a-t-il affirmé. Une mesure que le ministre des Finances et premier ministre Juncker n’aurait sans doute pas beaucoup appréciée.

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