Lorsque l’ancien président Zine el-Abidine Ben Ali a quitté la Tunisie, le 14 janvier, pensait-il y revenir très vite? C’est ce qu’il a laissé entendre à l’équipage qui l’a accompagné à bord de l’avion présidentiel, ce soir-là, en Arabie saoudite: «Allez vous reposer et demain, vers 7 heures, on repart pour la Tunisie», a-t-il lancé au commandant de bord et au copilote, à son arrivée à Djeddah, avant de rejoindre le pavillon royal de l’aéroport.

Ils étaient cinq à composer l’équipage: les deux pilotes, un mécanicien, une hôtesse et un steward. A partir du témoignage précis de certains d’entre eux et d’un responsable au sol, Le Monde a pu reconstituer le dernier vol du président déchu. Il apporte un éclairage précieux sur les conditions du départ du dirigeant tunisien, qui demeure, à bien des égards, mystérieux. A-t-il été poussé vers la sortie? Ou bien un plan avait-il été ourdi pour l’éloigner d’une situation de chaos, avant de le faire revenir comme celui pouvant ramener l’ordre?

Le 14 janvier, alors que la police a commencé à charger les manifestants, à Tunis, la direction de l’aviation civile est prévenue qu’un plan de vol «pour entraînement» est déposé concernant l’appareil immatriculé BBJ TS-IOO, c’est-à-dire l’avion présidentiel, un Boeing 737-700 équipé d’une trentaine de sièges, d’un bureau, d’une chambre et d’un cabinet de toilettes avec douche. Le plan est un leurre. Aucune indication n’est donnée sur d’éventuels passagers: les codes Tunis 01 et Tunis 02, qui correspondent au président et à sa femme, ne sont pas communiqués. Le personnel navigant est convoqué peu avant 17 heures, dans le hangar qui abrite l’avion présidentiel sur la base militaire de l’Aouina, en face de l’aéroport de Tunis-Carthage.

Un convoi arrive. D’une Mercedes noire sortent Ben Ali, vêtu d’un costume bleu et d’une cravate rouge, et sa femme, Leïla Trabelsi, «pas maquillée», ainsi que leur jeune fils. D’une Porsche Cayenne grise descendent à leur tour l’une des filles du couple, Halima, et son fiancé. Puis viennent trois employés, deux femmes et un homme. L’équipage note la présence autour de l’appareil, en nombre beaucoup plus important qu’à l’accoutumée, de membres de la garde présidentielle suréquipés. Parmi eux figure leur chef, Ali Seriati.

«Je reviendrai avec vous»

Le plein est fait, pas tout à fait, 16 tonnes de carburant. Les passagers n’ont avec eux que quelques bagages, peu volumineux. Soudain, d’autres véhicules surgissent, avec, à leur bord, une quinzaine de membres de la famille Trabelsi, dont Mourad Trabelsi et sa famille, ainsi que le chanteur Seïf Trabelsi. Ils sont armés. Les gardes du corps du président ne les laissent pas monter à bord, en leur promettant qu’ils prendront un autre avion.

Dans le cockpit, Ben Ali dit aux pilotes: «Nous allons à Djerba [île tunisienne située dans le golfe de Gabès], c’est plus calme.» «Je vais monter avec eux parce qu’ils ont peur, précise-t-il en désignant sa famille, puis je reviendrai avec vous.» Leïla Trabelsi s’inquiète de savoir si l’avion a bien reçu l’autorisation de décoller. L’appareil quitte la piste à 17 h 45.

«Le président était très stressé; normalement, il ne va jamais dans la cabine de pilotage, rapporte un membre de l’équipage. Au bout de quelques instants, poursuit-il, Ben Ali nous a demandé de faire route vers Djeddah [Arabie saoudite] et il a ajouté: «Si jamais nous n’avons pas assez de fuel, nous pouvons nous ravitailler en Libye.» Cela ne sera pas nécessaire.

Habitué à ne pas commenter les décisions du chef de l’Etat, l’équipage obtempère, mais le commandant de bord et son copilote s’assurent auprès des autorités libyennes, puis égyptiennes, qu’ils peuvent survoler leur territoire.

Durant le trajet, le président tunisien commentera une seule fois la situation dans son pays: «Ce sont les islamistes qui font tout ça, confie-t-il à l’équipage, ils se sont introduits dans la police, vous allez voir, ça va s’aggraver.» Il passe deux appels depuis son bureau. L’un de ses gendres, Sakhr el-Materi, tente de le joindre de son côté, en apparence sans succès.

A 22 h 50, l’avion se pose en Arabie saoudite, avec difficulté. Une violente tempête de pluie s’est abattue sur Djeddah et les autres avions sont déroutés vers Médine. «Nous roulions tout doucement sur la piste, cela a inquiété le président qui est revenu dans la cabine de pilotage.» Il est accueilli par des dignitaires saoudiens que les navigants tunisiens ne reconnaissent pas.

«On a laissé le président»

Mais, à terre, les membres de l’équipage, qui ont des chambres retenues au Hilton, reçoivent des messages angoissés de leurs proches. Dans un salon de l’aéroport, ils apprennent en regardant, médusés, la chaîne Al-Jazira, qu’un avion transportant la famille présidentielle, en fuite, se serait posé en Sardaigne. Inquiet, le commandant de bord tente de joindre le palais de Carthage, puis le PDG de Tunisair (la compagnie nationale), Nabil Chettaoui. Après des hésitations, l’équipage a l’autorisation de redécoller et ne demande pas son reste. Un plan de vol est déposé cette fois au nom de Tunisair, ce qui permettra à l’avion de survoler sans difficulté l’Egypte, la Grèce puis Malte.

L’appareil repart avec le plein de carburant à 1 h 50. «Nous étions tous angoissés, on n’arrêtait pas de se dire: on a laissé le président, témoigne un membre de l’équipage. Mais quand nous sommes arrivés, à 6 h 30 du matin à Tunis, l’armée nous a accueillis en nous remerciant d’avoir ramené l’avion.»

Un jeune Tunisien est mort dans la nuit de samedi à dimanche à Kebili, localité du sud de la Tunisie, après avoir reçu une grenade lacrymogène en pleine tête lors de heurts avec les forces de l’ordre. Par ailleurs, l’immeuble abritant le siège de la police du Kef (nord-ouest) a été incendié hier après-midi. L’armée a été déployée dans la ville après des attaques menées par des «bandes de jeunes». (AFP)