Celui qui n’hésite pas à lancer des insultes à tout-va s’est dit «stupéfait» cette fois. L’objet de l’admiration de Rodrigo Duterte: un nouveau «méga centre» de traitement pour toxicomanes qui doit ouvrir dès novembre sur un camp militaire situé à 120 km au nord de Manille. Il accueillera jusqu’à 1400 drogués, avec la particularité d’avoir été bâti en moins de quatre mois depuis l’annonce du projet en juillet. Cela grâce aux 75 conteneurs de matériel qu’a fait envoyer en un temps record et sans se faire payer un milliardaire chinois de l’immobilier, Huang Rulun.

Revirement diplomatique majeur

Le président philippin a fustigé «l’hypocrisie» des Etats-Unis et de l’Union européenne lorsqu’ils ont osé s’interroger sur sa meurtrière campagne antidrogue qui a fait plus de 3700 victimes. Mais la Chine est bien moins regardante.

Pour la première visite d’Etat d’un président philippin en Chine depuis cinq ans, de ce mardi à vendredi, Rodrigo Duterte se rendra bien naturellement dans un centre de traitement de la toxicomanie. Il sera reçu jeudi par Xi Jinping, à ses yeux un «grand président», tandis qu’il a lancé à destination de Barack Obama: «Allez en enfer!» Arrivé au pouvoir le 30 juin, le nouveau président a entamé depuis un revirement diplomatique majeur. Il dit vouloir bâtir des «alliances» avec les Russes mais surtout avec les Chinois, prévenant qu’il «pourrait casser» ses relations avec les Etats-Unis.

Lire aussi: L’insulte de trop du président philippin

Après s’en être saisis en 2012, les Chinois n’ont pas lâché l’atoll de Scarborough, situé à seulement 170 km de la principale île des Philippines, Luçon. Et, depuis 2013, des travaux de poldérisation express ont permis à la Chine de faire émerger des îlots dotés de pistes d’atterrissage dans l’archipel des Spratleys. Ces nouvelles prétentions territoriales chinoises avaient convaincu le prédécesseur de Duterte, Benigno Aquino, de s’abriter derrière la puissance américaine. Il avait également saisi un tribunal d’arbitrage international, qui en juillet a donné raison aux Philippines et tort à la Chine sur l’essentiel des points.

Inquiétude

Rodrigo Duterte ne cherche pas pour l’instant à faire valoir ce jugement. S’il a assuré qu’il évoquerait bien la mer de Chine méridionale lors de son séjour à Pékin, il a d’ores et déjà fait savoir qu’il emploierait le ton le plus accommodant. «Nous parlerons doucement mais nous ne négocierons pas», a annoncé le président dimanche. Malgré les positions de principe en apparence irréconciliables des deux pays – la Chine exige des Philippines qu’elles oublient le résultat de l’arbitrage rendu en juillet alors qu’il leur est largement favorable –, il pourrait y avoir des déclarations de bonne volonté des deux parties.

Cette posture inquiète une partie de la classe politique des Philippines. Certes, reprendre le dialogue avec un partenaire économique majeur est logique. Tout comme l’initiative en faveur d’une politique étrangère «indépendante», comme le clame Rodrigo Duterte, Pékin s’inquiétant de voir un de ses voisins se rapprocher trop de Washington. Mais, à Manille, certains craignent que le président, impulsif et au ton extrême, ne cède trop face à la Chine et ne s’aliène la défense qu’offrent les Etats-Unis. «Le fait que Duterte et son administration ont refusé de capitaliser sur l’arbitrage n’incite franchement pas la Chine à faire des concessions sur ce différend», constate par exemple le député d’opposition Ashley Acedillo.

Le président préfère songer aux réalisations concrètes que pourrait apporter la Chine et que les Philippins associeraient ainsi à son mandat. Le géant ferroviaire étatique chinois CRRC a fait part début octobre de sa «solide intention» de participer à la modernisation du rail philippin. Au même moment, les autorités sanitaires chinoises ont opportunément levé une interdiction d’importation de bananes et d’ananas des Philippines imposée en mars dernier.

Financements chinois

Rodrigo Duterte assume franchement sa relation avec la deuxième puissance mondiale. Tout en niant toute influence étrangère sur ses choix politiques, il a reconnu que la campagne d’affichage qu’il avait lancée avant l’annonce formelle de sa candidature à la présidentielle avait été financée par un «homme d’affaires chinois anonyme».

L’antiaméricanisme et la sympathie pour la Chine de Rodrigo Duterte sont anciens. En recevant en 2015 un titre honorifique de l’université Lyceum de Manille, il expliqua y avoir fait une licence en science politique à la fin des années 1960 essentiellement pour suivre les cours de personnalités d’extrême gauche. En particulier ceux de José Maria Sison, qui fonda en 1968 le Parti communiste des Philippines, d’inspiration maoïste et qui allait par la suite se transformer en une insurrection armée. Rodrigo Duterte a expliqué n’avoir jamais adhéré au parti, mais a confié qu’il avait été membre d’une association, Jeunesse patriote, fondée par José Maria Sison en 1964.

«Imprévisibilité»

Les dirigeants chinois voient en la présidence de Rodrigo Duterte une aubaine, même s’ils n’aiment pas l’improvisation et savent qu’il y a un risque dans ses déclarations incontrôlables. «Ils apprécient ses sorties antiaméricaines, mais ils se méfient de son imprévisibilité», constate Aileen Baviera, pro-fesseure à l’université des Philippines qui étudie les relations avec la Chine.

Les Chinois ne boudent pas leur plaisir de voir à la toute fin du mandat de Barack Obama l’une des pièces majeures de son «pivot vers l’Asie» se tourner subitement vers eux et insulter le président américain. «Les nuages se dissipent», a célébré Zhao Jianhua, l’ambassadeur de la République populaire à Manille, le 1er octobre, jour de la fête nationale chinoise. «Le soleil se lève à l’horizon et brillera merveilleusement sur le nouveau chapitre des relations bilatérales.»