Le président élu du Mexique, Vicente Fox, débarque ce jeudi à la Maison-Blanche avec de grandes idées et de grands projets. Après avoir mis fin dans son pays à trois quarts de siècle de dictature, il se sent pousser des ailes et, avant même son entrée officielle en fonction le 1er décembre prochain, rêve d'insuffler à son continent la dynamique révolutionnaire qu'il a déjà imposée chez lui. Ses trois prédécesseurs avaient pris dès le milieu des années 1980 le tournant historique du rapprochement avec les Etats-Unis, le vieil ennemi: il souhaite continuer sur la même voie mais en allant beaucoup plus loin.

Immense ambition

Vicente Fox a une véritable «vision» de l'avenir de son pays, reconnaissent tous ceux qui ont suivi sa trajectoire politique récente, amis et ennemis. A ses yeux, le Mexique, longtemps replié sur lui-même, doit chercher désormais à s'intégrer le plus étroitement possible à un ensemble de dimension continentale. Dans cette perspective, l'Accord de libre échange nord-américain (ALENA) n'est guère plus qu'un grand pas dans la bonne direction. Il doit évoluer encore en un marché commun où circuleraient non seulement les marchandises mais aussi les hommes, tandis que les plus riches témoigneraient d'un minimum de générosité envers les plus défavorisés. Son modèle, il ne s'en cache pas, est l'Union européenne, dans l'espoir que son pays suive un jour les traces de l'Espagne, définitivement arrachée à la pauvreté par la solidarité de ses puissants voisins du Nord.

Un tel programme témoigne d'une immense ambition, pour ne pas dire d'un sacré culot. Si Vicente Fox peut le présenter aujourd'hui avec quelque chance d'être écouté, c'est que, contrairement à ses prédécesseurs «désignés», il a été porté au pouvoir par une élection démocratique, ce qui lui donne une légitimité supérieure. Et puis la révolution démocratique mexicaine a transformé la donne régionale sans qu'on puisse savoir si des changements en chaîne en résulteront. Des deux côtés du Rio Grande, les responsables politiques sont par conséquent plus disposés que de coutume à la discussion, sinon à l'audace.

Côté américain, le moment paraît en outre des plus propices. Avec un taux de chômage avoisinant les 4%, les Etats-Unis souffrent actuellement du manque de main-d'œuvre, notamment dans les secteurs de l'agriculture et des services. Et leurs principaux syndicats, chapeautés par l'AFL-CIO, ont abandonné leur opposition traditionnelle à l'immigration massive pour revendiquer plutôt une régulation du phénomène et une meilleure protection des étrangers sans papiers. Prôner une plus grande liberté de circulation des personnes va donc, en ce moment, «dans le sens de l'histoire».

«Fox sera très bien reçu à Washington», a assuré ces derniers jours le conseiller du président Clinton pour l'Amérique latine Arturo Valenzuela. «Il y a une très grande curiosité à l'égard de ce que le changement de parti et de gouvernement représente pour le Mexique et pour notre relation bilatérale.» «Nous sommes fascinés par les élections mexicaines qui représentent un bouleversement considérable», a commenté pour sa part la secrétaire d'Etat, Madeleine Albright, sans se départir pour autant d'une grande prudence. «Certaines personnes sont en outre intriguées par ce qu'on entend du désir de Fox de progresser sur certains dossiers de politique étrangère, tel celui de l'immigration, a-t-elle ajouté. […] Il nous faut voir.»

L'accueil que Vicente Fox a reçu mardi à Ottawa, première étape de son voyage, a été poli mais des plus réservés. Marcher sur les traces de l'Union européenne? Le premier ministre canadien, Jean Chrétien, a affirmé qu'il n'en était pas question ces prochaines années, même s'il espérait pour sa part le développement du Mexique, susceptible de favoriser les industries exportatrices de son pays. «L'ALENA fonctionne très bien», a-t-il expliqué, en ne laissant rien entrevoir de plus que «quelques retouches, quelques améliorations».

Vicente Fox n'a cependant pas paru particulièrement affecté par cet échec. «Il est impossible de résoudre le problème de l'immigration, si nous ne nous attaquons pas tout d'abord au fait qu'un travailleur gagne 5 dollars par jour au Mexique et 60 aux Etats-Unis», répète-t-il à qui veut l'entendre. Sûr d'avoir raison, il est prêt à laisser du temps au temps et n'attend pas une réponse positive à sa demande avant dix ou vingt ans. Pour l'heure, il se contente de profiter d'une occasion particulièrement favorable pour lancer son idée et briser le tabou.