Turquie

Le président Erdogan pousse son premier ministre vers la sortie

Le parti au pouvoir à Ankara tiendra fin mai un congrès extraordinaire qui ouvre la voie au départ du premier ministre Ahmet Davutoglu, en désaccord avec le président Recep Tayyip Erdogan

Il n’aura pas eu le temps de savourer l’une des rares bonnes nouvelles de son court mandat. Mercredi, au moment où la Commission européenne donnait un avis favorable à la levée des visas Schengen pour les citoyens turcs, le sort de leur premier ministre, Ahmet Davutoglu, était scellé au palais présidentiel.

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L’information avait filtré dès 23 heures, à l’issue d’une rencontre avec le chef de l’Etat, Recep Tayyip Erdogan. Mais c’est Ahmet Davutoglu lui-même qui a annoncé, jeudi en conférence de presse, les termes de son départ. «J’ai pris la décision de réunir le 22 mai un congrès extraordinaire de notre parti», a-t-il déclaré, avant d’assurer – à au moins quatre reprises – qu’il ne serait pas candidat à sa propre succession.

Une première dans l'histoire politique turque

Un congrès, plutôt qu’une démission? Une manière «polie» de congédier un premier ministre moins docile que prévu, que Recep Tayyip Erdogan avait lui-même choisi pour le remplacer à la tête du Parti de la justice et du développement (AKP) et du gouvernement en août 2014. Il s’agit aussi pour l’AKP et son «leader naturel» – ainsi que la plupart des cadres et militants désignent le président – de préserver l’image d’une formation unie, qui lave son linge sale en famille.

Il n’empêche. Le départ d’Ahmet Davutoglu plus de trois ans avant la fin de son mandat est une première pour l’AKP mais aussi, en un sens, dans l’histoire politique turque. «C’est la première fois qu’un premier ministre est écarté de ses fonctions non pas par une censure du parlement, par une démission ou par un échec électoral, mais par une manœuvre – à défaut de parler de coup – au sein de son propre parti», souligne Murat Yetkin, rédacteur en chef du Hürriyet Daily News.

Aussi inhabituelle soit-elle, la manœuvre n’est pas complètement inattendue. Tensions et désaccords s’accumulaient ces derniers mois entre le président et son premier ministre. Ahmet Davutoglu se félicite lorsque l’Union européenne (EU) propose, en mars, d’avancer de quatre mois la date d’une possible exemption des visas? Recep Tayyip Erdogan regrette publiquement que «certaines petites choses soient présentées comme des succès». Le premier ministre évoque une reprise – sous conditions – des pourparlers de paix avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK)? Il n’y a «rien à discuter avec les terroristes», répond sèchement le président. Quand ce dernier martèle à longueur de discours que la Turquie a «besoin» d’un régime présidentiel, le premier ne pipe mot, ou acquiesce sans conviction.

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C’est sans doute ce différend qui a consommé la rupture. Pour Recep Tayyip Erdogan, rien n’est plus important que de se libérer d’un exécutif à deux têtes (un président et un premier ministre tous deux élus au suffrage universel). Mais l’idée fixe du président n’était pas celle d’Ahmet Davutoglu, pour qui le vrai coup de grâce est tombé le 29 avril, quand l’instance dirigeante de l’AKP lui a retiré le pouvoir de nommer les responsables locaux de son parti.

«Erdogan n’a pas de plan B»

Un souvenir amer, auquel il a fait allusion dans son discours, jeudi. «Je n’ai pas trouvé la méthode amicale», a-t-il déploré avant de finalement lâcher: «Soyez sûrs que la courte durée [de mon mandat] n’est pas du fait de mon choix, mais d’une nécessité.» Une ultime confession qui contredit ses propos antérieurs, mais aussi ceux du président, cité par le quotidien Yeni Safak: «La décision de [réunir un] congrès est celle du premier ministre.»

«Il est clair qu’un régime présidentiel de facto va être mis en place.»

«Erdogan n’a pas de plan B, il se concentre sur le plan A: Davutoglu quitte ses fonctions pour être remplacé par un premier ministre désigné par le président», avance l’éditorialiste Abdülkadir Selvi, fin connaisseur de l’AKP. Quelques noms circulent déjà, dont celui de Binali Yildirim, vieux compagnon de route de Recep Tayyip Erdogan et actuel ministre des Transports. Peu importe, insiste Abdülkadir Selvi: «Il est clair qu’un régime présidentiel de facto va être mis en place.» Son collègue Murat Yetkin abonde: «Une révision constitutionnelle n’est peut-être plus nécessaire pour passer au régime présidentiel. De fait, nous y sommes.»

Avec ou sans Davutoglu, une telle révision reste compliquée pour Recep Tayyip Erdogan, car l’AKP ne dispose pas d’assez de députés pour changer la Constitution ou pour soumettre un tel changement au vote des électeurs. En tacticien hors pair, le chef de l’Etat aurait-il déjà prévu le «coup d’après»: des élections anticipées, dans l’espoir de gonfler les rangs de l’AKP? Le moment lui est favorable: deux des trois formations d’opposition, le Parti démocratique des peuples (HDP, pro-kurde) et le Parti d’action nationaliste (MHP), risquent de ne plus dépasser le quorum électoral de 10% des voix. Ils affrontent la défiance d’une partie de leur électorat; le premier depuis la reprise des combats avec le PKK, le second à cause d’une grave crise interne.

Seule certitude pour l’instant: fin mai ou début juin, Ahmet Davutoglu redeviendra un député parmi les autres. L’un des rares qui aura tenté – en vain – de contenir l’hégémonie de Tayyip Erdogan au sein de l’AKP et sur la vie politique turque.

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