Evo Morales, l’indéboulonnable président

Bolivie Le leader aymara a été réélu pour un troisième mandat avec 61% des voix

Son bilan économique est bon, mais il concentre de plus en plus de pouvoirs

Dimanche soir, Evo Morales est apparu au balcon de son palais présidentiel entouré de mineurs casqués, de syndicalistes et de ses ministres. Les Boliviens, selon des résultats encore non officiels, viennent de lui accorder 61% des suffrages. Celui qu’on présente comme le premier président indien des Amériques lève le poing et célèbre avec sa deuxième réélection «le triomphe de l’anticolonialisme et de l’anti-impérialisme». Sa victoire était annoncée par les sondages, mais c’est comme si la foule, à ses pieds, n’avait pas encore réalisé que ce fils de berger allait gouverner la Bolivie jusqu’en 2020. «Evo, de nuevo», lancent les militants («Evo à nouveau»).

Son autobiographie donne une idée du long chemin parcouru par le leader aymara de 54 ans. Né dans une famille d’éleveurs de lamas, Evo Morales grandit dans une cahute sans eau, sans électricité, à 4000 mètres d’altitude. Ses parents sont analphabètes, car «dans les campagnes, jusqu’aux années 1940, il est interdit de lire». Dès qu’il peut marcher, il accompagne les troupeaux.

Sa vie bascule en 1980, quand une terrible gelée détruit les récoltes et force sa famille à migrer vers les «tropiques». La coca est alors l’une des rares cultures qui permet aux colons de survivre. Evo Morales va en faire son étendard, «le noyau de la lutte», pour fédérer les producteurs contre les Etats-Unis, les politiques néolibérales, et finalement arriver au pouvoir en 2005.

Malgré cette ascension inespérée, le cocalero n’impressionne pas l’élite blanche, qui jure qu’il ne tiendra que six mois. Avec ce troisième mandat, la présidence d’Evo Morales sera pourtant la plus longue qu’a connue la Bolivie. Comment expliquer ce paradoxe dans un pays déchiré entre un altiplano indien et des plaines «blanches», sans cesse secoué par de violents mouvements sociaux? Par un mélange subtil entre discours radical et gestion orthodoxe, répond l’historien Hernan Pruden: «Au niveau des grands équilibres financiers, la stabilité est privilégiée; dans la pratique, on redistribue les richesses; et dans le discours, on brandit la révolution. C’est toute son habileté.»

Cette rhétorique du grand soir a notamment prévalu lors de l’expulsion en 2008 de l’ambassadeur américain, qui depuis n’est jamais revenu. Le même discours enflammé est employé lors des nationalisations, qui ont touché une vingtaine d’entreprises depuis 2006: l’annonce est faite le 1er mai, devant une foule de militants, avec déploiement de l’armée sur les sites «impérialistes» pour marquer les esprits. La ligne affichée est celle de Fidel Castro et d’Hugo Chavez, auxquels il a d’ailleurs dédié sa troisième victoire.

Mais dans le même temps, les institutions internationales tressent des couronnes à ce pays qui devrait afficher en 2014 une croissance supérieure à 5%, la plus importante d’Amérique du Sud. La dette est limitée à un tiers du PIB et les réserves de devises (15 milliards de dollars) sont considérables pour un si petit marché. «Il est possible d’avoir une politique socialiste tout en préservant l’équilibre macro­économique», déclarait récemment le ministre des Finances, Luis Arce.

Quant aux entreprises passées dans le giron de l’Etat, elles sont aujourd’hui gérées avec des exigences de rentabilité tout à fait classiques. Les bénéfices issus du secteur énergétique, nationalisé en 2006, et la flambée des prix du gaz ont ainsi permis de faire reculer la part de la population vivant dans une pauvreté extrême, qui est passée de 40% à 20%. «Il aurait été facile de gâcher cette opportunité, et la réalité c’est qu’ils ne l’ont pas fait», souligne Faris Hadad-Zervos, représentant de la Banque mondiale à La Paz.

La marge importante avec laquelle Evo Morales a remporté cette élection montre que cette prospérité ne profite pas qu’à la population indienne. Pour la première fois, la région riche et blanche de Santa Cruz (est du pays) a voté pour lui. S’il ne renouvellera pas son score historique de 64% en 2009, il peut aussi se féliciter d’avoir gagné dans huit des neuf départements du pays. Le président, qui ne dort que cinq heures par nuit, qui convoque ambassadeurs ou journalistes à 6 heures du matin, a cependant annoncé à la fin de son discours qu’il était prêt à travailler avec l’opposition… qu’il vient de laminer.

Mais qu’en sera-t-il vraiment? Quand il mâche des feuilles de coca à la tribune de l’ONU ou décide de faire tourner les horloges à l’envers pour «décoloniser le temps», Evo Morales fait sourire les Boliviens. Quand il accable ses adversaires de procès, monopolise les médias, il les inquiète aussi. «Il contrôle les pouvoirs exécutif, législatif, électoral et judiciaire, avec l’élection populaire des magistrats», rappelle l’universitaire Maria Teresa Zegada. Avec la majorité des deux tiers qu’il pourrait atteindre dans les chambres législatives, Evo Morales aurait aussi la possibilité de modifier la Constitution comme l’avait fait avant lui Hugo Chavez au Venezuela… et obtenir la réélection indéfinie du président.

Avec la majorité des deux tiers au parlement, son parti aurait la possibilité de modifier la Constitution