L'histoire de la République française est aussi largement la sienne. L'historien Jean-Noël Jeanneney, biographe de Clemenceau, eut un grand-père président du Sénat dans les années trente et un père ministre emblématique de la Cinquième République. Il vient de publier ses mémoires sous le titre «Le rocher de Süsten» (Ed. Seuil). Comment a-t-il vécu, vendredi 4 septembre au Panthéon, l'hommage rendu par Emmanuel Macron à la proclamation de la Troisième République par Léon Gambetta ? Est-il inquiet, à l'heure du procès des attentats contre Charlie Hebdo, de la dégradation du lien républicain entre les Français?

L'actualité judiciaire impose la question: au moment où se tient le procès des attentats de janvier 2015 et après la nouvelle parution des caricatures de Mahomet, la République française est-elle nécessairement «Charlie»?

Oui! La République, ce doit être le contraire de l'intolérance. Elle ne divise pas le peuple en morceaux. Elle ne reconnait aucune suprématie à la race ou à la religion. Elle autorise et défend le droit de blasphémer, y compris contre la République elle-même. On a le droit, en République, de critiquer le judaïsme, l'Islam, le christianisme ou tout autre culte. J’ai été content d'entendre, vendredi, Emmanuel Macron dire cela hautement, clairement. Donc oui, la République est nécessairement «Charlie», au sens où elle s'oppose à tous ceux qui voudrait refuser ce principe de laïcité. Cela, naturellement, dans les limites de la diffamation non pas contre une religion mais contre ceux qui la pratiquent.

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La date du 4 septembre 1870 est méconnue. Ce jour là, Léon Gambetta, naturalisé français à 21 ans, proclame la République pour succéder au Second Empire. C'est un recommencement majeur, après les révolutions de 1789, 1830 ou 1848 ?

Il est probable que si vous faites un «micro-trottoir» devant la station de métro parisienne «Quatre-septembre», peu de passants connaîtront l'histoire de cette proclamation. Mais oui, elle est essentielle. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le général de Gaulle a choisi le 4 septembre 1958 pour annoncer solennellement les nouvelles institutions de la Cinquième République, qui perdurent aujourd'hui. Pourquoi ne célèbre-t-on pas davantage le 4 septembre 1870? Peut-être parce qu’elle n’a pas été flamboyante. Qu'il n'y a pas eu de morts ce jour-là, contrairement aux grandes révolutions antérieures, généralement sanglantes. Il ne faut pas oublier aussi que la suite fut douloureuse, avec le siège de Paris et la Commune de Paris de 1871, dont la mémoire écrase celle de cette journée républicaine. Gambetta, à l'époque, joue avec une grande habileté le jeu des classes moyennes émergentes pour enterrer définitivement le Second Empire qui vient de connaître, face à la Prusse de Bismarck, une défaite retentissante. Et surtout pour l’emporter sur les royalistes, qui comptaient bien emporter la mise. C'est une république moderne qui naît, avec une volonté de réformes (politiques plutôt que sociales) qui verront toutes le jour entre 1871 et 1914: liberté de la presse, école laïque et obligatoire, séparation des Églises et de l'État, liberté d'association, impôt sur le revenu... Bien sûr, 1789, avec la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et l’abolition des privilèges ou encore 1848 avec la suppression de l'esclavage furent aussi de magnifiques moments. Mais la «réhabilitation» du 4 septembre 1870 est parfaitement justifiée.

Ce jour-là, Gambetta proclame la République dans un pays battu, laminé. Napoléon III est balayé. le nord de la France est occupé par les Allemands. Et pourtant, la République renaît. C'est une date d'espoir?

Je la prends comme cela. Mais attention: la République n'est pas forcément éternelle. Elle exige, avec la démocratie, toutes les vigilances. Mais elle correspond à l'âme de la France. Pourquoi? Parce qu’elle est nourrie de ce mélange, qui lui est intrinsèque, de patriotisme et d'universalisme, de ce sentiment d'une exceptionnalité française toujours réticente à un gouvernement autoritaire. Cela ne veut pas dire que la République ne peut pas être bousculée, voire mise à bas, comme en 1940 - mais ce ne fut pas de l’intérieur, ce fut l’effet de l’épouvantable défaite. Mais personne n’a remis en cause, ensuite, son rétablissement. En 1944, les quelques-uns qui rêvaient d’un retour de la monarchie ont vite déchanté. Disons-le sans craindre quelque solennité: la République, c'est la France.

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La Troisième République qui naît le 4 septembre 1870 s'achève tragiquement, dans la nuit de l'occupation nazie et de la débâcle. Le 10 juillet 1940, l'écrasante majorité des parlementaires français votent les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Ce jour là, votre grand père, Jules Jeanneney, préside à Vichy la réunion de la Chambre des députés et du Sénat...

Mon grand père a choisi de ne pas prendre part au vote, ce qui était la tradition pour le président des deux chambres réunies. J'ai par la suite publié son journal politique, qui éclaire son attitude. Il songeait à voter non. Il s'est ensuite engagé dans une résistance juridique honorable jusqu'en 1942, évidemment vouée à l'échec face à un régime qui était sans foi ni loi. Puis à la Libération, le général de Gaulle lui a demandé d'être ministre d’État dans son gouvernement provisoire pour incarner une continuité républicaine. Le 10 juillet 1940 prouve-t-il que la République peut disparaître? Oui. Évidemment. Rien n'est plus fragile que la démocratie. L'Histoire est jalonnée de sa lutte impitoyable avec les régimes autoritaires qui, sans cesse, reviennent à la charge.

150 ans après le 4 septembre 1870, la République française est-elle encore menacée? Etes-vous inquiet?

La limite entre la vigilance et l'inquiétude n'est jamais bien claire. La démocratie est toujours fragile, c'est un fait. Ne nous endormons pas. Oui. L'égalité est, de fait, menacée par les insuffisances graves en matière d'égalité des chances. La liberté, prunelle de nos yeux, exige toujours plus de sens de la responsabilité et de maîtrise de ses débordements, à l'heure où les nouvelles technologies, et l'anonymat qui va avec, favorise les informations infondées et le complotisme à tout crin. La fraternité est en mauvaise posture lorsque les valeurs d'hospitalité sont malmenées, lorsque les communautarismes l'emportent ou cherchent à s'imposer, non sans cultiver d’absurdes anachronismes, par exemple dans l’affaire des statues. La réponse? L'éducation bien sûr, et aussi les médias. La démocratie, et les démocrates, doivent s’inquiéter des difficultés graves que rencontrent les meilleurs de ceux-ci.

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Emmanuel Macron est accusé à nouveau de profiter de cet hommage républicain, de l'utiliser pour soigner sa stature, en vue de la prochaine présidentielle. Juste?

On peut lui reprocher bien des choses, mais pas celle-là. Il est naturel et bienvenu qu'un président de la République française se mobilise pour l’incarner. Je suis content qu'il le fasse. Le contraire serait choquant et regrettable. Cessons donc de penser que notre vieux peuple français est constamment dupe ou manipulable! Il me semble qu’il démontre tous les jours le contraire. 

A lire de Jean-Noël Jeanneney: Le rocher de Süsten, Mémoires 1942-1982 (Ed. Seuil)

A lire sur la guerre de 1870: L'humiliante défaite de Thierry Nélias (Librairie Vuibert)