La semaine passée, alors que le carnaval battait son plein en Guinée-Bissau, la foule avait défilé dans les rues de la capitale, affublée des masques caricaturaux des responsables politiques du pays. Elle brandissait une bannière d’espoir: «Ensemble vers la réconciliation», relate Pierre Kistler, en charge des programmes de l’ONG Swissaid dans l’ancienne colonie portugaise. Ce vœu d’élan démocratique, amorcé en novembre dernier par la tenue d’élections législatives saluées comme exemplaires pour l’Afrique de l’Ouest, s’est disloqué dans la nuit de dimanche à lundi.

Aux premières heures du matin, Joao Bernardo Vieira, président de ce petit Etat de 1,3 million d’habitants, est tombé sous les balles d’un groupe de militaires alors qu’il tentait de fuir sa résidence personnelle. Le chef de l’armée, Tagmé Na Waié, avec qui le président entretenait de piètres relations, venait, lui, de périr quelques heures auparavant dans un attentat à la bombe.

Lundi, il était difficile de reconstituer le film exact des événements. «A Bissau, chacun reste terré chez soi en attendant de voir ce qui va se passer. Les gens sont informés par Radio France internationale, mais la radio nationale ne retransmet plus que de la musique et l’armée a interdit aux radios privées d’émettre», explique Pierre Kistler.

Figure de l’indépendance

Après avoir un temps affirmé que Joao Bernardo Vieira avait été assassiné par «des militaires proches du chef d’état-major», un porte-parole de l’armée cité par l’AFP a ensuite affirmé que les deux attentats étaient sans lien. «Ce n’est pas un coup d’Etat», a-t-il martelé. Mais pour les observateurs internationaux, l’Union africaine en tête, l’assassinat du président bissau-guinéen est sans aucun doute un coup d’Etat. Jean Ping, le président de l’institution panafricaine, a «condamné fermement» cet «acte criminel», en déplorant la prolifération des prises de pouvoir par les militaires dans la région. Depuis l’été passé, l’armée s’est déjà installée au pouvoir en Mauritanie et en Guinée-Conakry. Le Portugal a pour sa part indiqué qu’il se tenait prêt à aider la Guinée-Bissau pour restaurer «l’ordre constitutionnel», qui prévoit l’organisation d’un scrutin présidentiel dans les soixante jours.

Joao Bernardo Vieira était une figure historique de l’indépendance, obtenue de haute lutte en 1974. Il avait lui-même accédé au pouvoir par un coup d’Etat en 1980. Déposé à l’aube de la guerre civile de 1998-1999, il avait de nouveau remporté la présidentielle en 2005. Sous sa poigne, ni l’économie ni les institutions démocratiques n’ont prospéré. L’été passé, l’International Crisis Group dénonçait dans un rapport «un pouvoir civil étouffé par les antagonismes personnels et la prépondérance des militaires» et «l’instabilité politique chronique».

En proie à une pauvreté endémique, le pays tire, officiellement, l’essentiel de ses ressources de l’exportation de noix de cajou. Mais ces dernières années, il a surtout fait parler de lui comme d’une plaque tournante de la drogue en provenance d’Amérique latine et à destination de l’Europe. Les services de l’ONU contre la drogue et le crime (Onudc) alertent régulièrement sur le risque d’effondrement de cet Etat gangrené par le trafic. Hier à Bissau, la rumeur circulait même que la bombe de forte puissance qui a tué le chef de l’armée était «un coup des cartels colombiens».