Les scandales témoignent d'une crise des valeurs, comme d'un relâchement du civisme. Des scandales à répétition éclaboussent des pans entiers de la classe dirigeante israélienne. Ils vont aussi jusqu'à introduire le ver du soupçon dans la pomme de la respectabilité. Après le procès d'Arié Deri, ex-ministre de l'Intérieur et dirigeant du parti orthodoxe séfarade Shas, la mise en examen d'Ofer Nimrodi, ce richissime patron de presse soupçonné de tentatives de meurtre et de corruption, l'interrogatoire serré de l'ex-premier ministre Benjamin Netanyahou pour une affaire d'usage illicite de fonds publics, c'est maintenant au tour du président Ezer Weizmann d'être sur la sellette. Même le personnage le plus haut placé à la tête de l'Etat n'est pas épargné. Pour avoir bénéficié des largesses de l'homme d'affaires français Edouard Saroussi, Ezer Weizmann a transgressé, peut-être sans s'en soucier, la sacro-sainte règle des serviteurs de l'Etat: ne recevoir aucun cadeau, ni en espèces, ni en nature.

Le procureur général Elyakim Rubinstein et le procureur de l'Etat, Mme Edna Arbel, ont décidé d'un commun accord, au regard des premiers éléments d'enquête, de confier le dossier à la police. Tous deux tiennent à démontrer que personne n'est au-dessus des lois. Le président Weizmann, à l'instar de n'importe quel citoyen israélien, devra répondre aux convocations des enquêteurs de police et subir un interrogatoire. Dans un communiqué publié jeudi soir, Ezer Weizmann et ses avocats s'en félicitent. Ils espèrent que «toute la lumière sera ainsi faite». Vendredi matin, le président israélien s'est dit sûr de pouvoir prouver sa bonne foi. «J'ai la conscience tranquille, a-t-il affirmé. Il est hors de question de me soustraire à la justice.» La rumeur voulait en effet qu'il ait proposé, par l'entremise de ses défenseurs, au procureur général Rubinstein d'offrir sa démission en échange d'un abandon de l'enquête de police. Si dans les rangs travaillistes c'est la consternation, en revanche au Likoud on jubile.

Ezer Weizmann n'est pas un président comme les autres. Il l'avoue d'ailleurs lui-même: «Je ne peux pas être le président de l'ensemble des Israéliens étant donné qu'ils ne partagent pas tous mes opinions politiques.» Ezer Weizmann est pour la pacification du Proche-Orient. Il n'en fait pas mystère. Tout au contraire! Depuis la reprise des négociations avec la Syrie, il ne perd aucune occasion d'exprimer son soutien à la politique gouvernementale. La fonction présidentielle lui impose un devoir de réserve, mais il n'en a cure. La présidence consiste essentiellement à inaugurer les expositions de chrysanthèmes ou à recevoir les lettres d'accréditation des ambassadeurs étrangers. Pourtant Ezer Weizmann joue pleinement le rôle de l'anticonformiste à la langue bien pendue. En vieillissant, il se sent même encore plus libre de toute entrave.

De récents propos en faveur du retrait du Golan ont été violemment critiqués par la droite israélienne, qui réclame à cor et à cri le départ du président. Egalement dans les milieux universitaires, des voix, comme celle du professeur de relations internationales Shlomo Avineri, se font fait entendre pour lui conseiller d'observer le silence sur les questions politiques qui divisent la nation. «Vous portez un tort considérable à la cause de la paix en discréditant comme vous le faites la fonction présidentielle», assurait le professeur Avineri. Mais Ezer Weizmann se veut d'abord fidèle à lui-même. Cet ancien faucon de l'extrême droite israélienne s'est soudain transformé en colombe quand son fils a été blessé à la tête durant la guerre du Kippour (1973). C'est pour payer les soins hospitaliers, les trépanations, la rééducation de ce fils invalide, mort depuis dans un accident de voiture, qu'il aurait accepté de toucher de l'argent d'Edouard Saroussi.