Klaxons, cris, applaudissements, bruits de casseroles: à la seconde même où les trois grandes chaînes de télévision américaines CNN, NBC et CBS ont décidé d'annoncer Joe Biden comme étant officiellement le futur 46e président des Etats-Unis, une vague d'émotion a submergé New York. Partout ailleurs, des scènes de joies se sont exprimées. La page de Donald Trump, qui refuse d'accepter sa défaite, est donc bien tournée. Le président sortant a beau s'accrocher au pouvoir, il a beau dénoncer une élection «truquée», qu'il affirme ponctuée de «fraudes massives», il n'en a apporté aucune preuve. Les jeux sont faits. C'est fini. 

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Donald Trump était sur un terrain de golf au moment où les résultats sont tombés. Joe Biden, dans son fief de Wilmington (Delaware). Il prendra ce soir la parole sur scène, à Wilmington (Delaware), à 20 heures Eastern Time. Il deviendra officiellement, le 46e président des Etats-Unis le 20 janvier 2021 à midi, et la transition entre lui et Donald Trump risque d'être bien compliquée, le locataire actuel de la Maison-Blanche ayant promis une féroce bataille juridique pour contester les résultats. Sur Twitter, Kamala Harris, la colistière de Joe Biden, a très vite réagi en affirmant: «Cette élection est bien plus que l'affaire de Joe Biden et de moi-même. Il s'agit de l'âme de l'Amérique et de notre volonté de nous battre pour elle. Nous avons beaucoup de travail devant nous. Commençons».

Une vice-présidente: historique

Après quatre jours de suspense insoutenable dans un pays à fleur de peau, l'ancien vice-président de Barack Obama a, selon les projections des chaînes CNN, NBC et CBS, franchi le seuil de 270 grands électeurs sur 538, samedi matin vers 11h20, heure de Washington. Les résultats de la Pennsylvanie (98% des bulletins dépouillés) ont été déterminants, alors que la Géorgie prévoit encore un recomptage des voix. Kamala Harris devient du coup, par ricochet, la première femme à accéder à la vice-présidence, noire de surcroît. Un moment historique. 

A l'issue d'une campagne d'une agressivité inouïe, chamboulée par la pandémie de Covid-19, le tempétueux président de 74 ans a échoué à se faire réélire, contrairement à ses trois prédécesseurs Barack Obama, George W. Bush, Bill Clinton. C'est la première fois depuis 1992 qu'un président sortant n'est pas réélu. A la fois révélateur et amplificateur des profondes fractures de l'Amérique, il aura, pendant quatre ans, provocations et tweets à l'appui, brisé tous les codes et piétiné tous les usages.

Le scrutin du 3 novembre s'est distingué par un taux de participation record avec plus de 67% d'Américains qui se sont rendus aux urnes. Joe Biden a par ailleurs recueilli le plus grand nombre de voix - près de 74 millions - que n'importe quel autre président américain élu, quatre millions de plus que celles attribuées à Donald Trump. 

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Deux échecs

Pour Joseph Robinette Biden Jr., 77 ans, «lion de l'histoire américaine» selon les termes de Barack Obama, la consécration suprême sera arrivée tard, à l'issue d'une riche vie en politique jalonnée de tragédies. Les drames personnels qu'il a traversés ont façonné cet homme au ton chaleureux. Ses douleurs et ses doutes, qu'il n'hésite pas à partager en public sur le ton de la confidence, font partie intégrante de son personnage. Après avoir échoué en 1988 et 2008, puis hésité en 2016, celui qui a débuté sa carrière politique nationale au Sénat il y a près d'un demi-siècle - et connaît le fonctionnement de Washington sur le bout des doigts - obtient enfin les clés de la Maison Blanche.

A la faveur d'une campagne inédite, le démocrate a pris l'avantage sur l'ancien homme d'affaires en se contentant d'apparitions limitées et en faisant à l'Amérique une promesse de calme. «Nous pouvons mettre fin à cette présidence qui, depuis le début, a cherché à nous diviser, à nous déchirer», martelait-il dans les dernières heures de la campagne. Il sera le président le plus âgé de l'histoire des Etats-Unis au début de son mandat. Il aura 78 ans le 20 novembre.

Trouver le ton juste

Dans un contraste saisissant avec l'énergie déployée sur les estrades de campagne par Donald Trump, celui que le président a affublé du surnom moqueur de «Joe l'endormi» a parfois donné l'image d'un homme frêle, fragile. En fin stratège, il a réussi son pari en remportant la Pennsylvanie, le Michigan et le Wisconsin, trois Etats industriels traditionnellement démocrates que Donald Trump avait arrachés à Hillary Clinton en 2016. Mais dans une Amérique profondément divisée, et face à un Sénat qui pourrait rester aux mains des républicains, il devra trouver le ton juste.

Pour Donald Trump Trump, entré avec fracas en politique en remportant la présidentielle en 2016 à la stupéfaction générale, cette défaite marque selon toute vraisemblance la fin de sa carrière politique. Pour un homme qui martèle quotidiennement son souci de «gagner, gagner, gagner» et moque sans relâche les «losers«, la claque est rude.

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Occasion inespérée

Si la vague démocrate annoncée par certains n'a pas eu lieu, et s'il a montré qu'il disposait d'un très solide socle d'électeurs, son refus obstiné d'élargir son audience a fini par lui coûter cher. Sa gestion de la pandémie, qu'il a sans cesse minimisé en dépit d'un lourd bilan de plus de 230.000 morts, lui a valu de vives critiques, jusque dans son propre camp.

Le fait qu'il ait lui-même été touché par le Covid-19 lui offrait une occasion inespérée de changer de ton dans la toute dernière ligne droite. De faire enfin preuve d'empathie, de trouver les mots pour dire l'angoisse que suscite ce virus. Il ne l'a pas saisie. Cette défaite étroite aurait aussi pu lui permettre de quitter le pouvoir en revendiquant une forme d'héritage politique. Très amer, il a cependant choisi une autre voie, agressive. Vendredi, il a une nouvelle fois crié à la fraude, sans apporter le moindre élément concret.

«Si vous comptez les votes légaux, je gagne facilement. Si vous comptez les votes illégaux, ils peuvent essayer de nous voler l'élection», a-t-il lancé jeudi dans une tirade brouillonne, truffée d'approximations et de contre-vérités sur le décompte en cours.

Actions judiciaires

Ses avocats ont lancé de multiples actions judiciaires avec par exemple la menace de demander un recomptage dans le Wisconsin. Les démocrates estiment les plaintes sans fondement, mais ces recours pourraient retarder de plusieurs jours ou semaines l'homologation des résultats. Dans le Michigan et la Géorgie, deux juges ont déjà rejeté des recours républicains.Donald Jr et Eric, deux des fils du président, se sont eux lancés depuis plusieurs jours dans une campagne de désinformation pour persuader leurs troupes que des tricheries massives étaient en cours.

Mais le 45e président des Etats-Unis apparaît isolé au sein de son propre parti dans sa croisade contre un «vol» du scrutin dont il aurait été la victime. «Le discours du président hier soir m'a beaucoup dérangé, car il a formulé des allégations très, très graves, sans aucune preuve», a dit vendredi matin le sénateur républicain de Pennsylvanie Pat Toomey.

Larmes

Karl Rove, l'ancienne éminence grise de George W. Bush qui arracha lui-même la présidence en 2000 à l'issue d'une guérilla judiciaire en Floride, a d'ailleurs souligné que des fraudes sur des centaines de milliers de bulletins de vote, dans de multiples Etats, requerraient un complot digne d'un film de James Bond. Fidèle à la posture rassembleuse adoptée depuis des mois en campagne, Joe Biden avait appelé vendredi soir au calme et à la patience, de disant certain de sa victoire. «Il est temps de nous rassembler», avait-il déclaré. «Nous devons surmonter la colère».

Samedi, sur CNN, Van Jones, militant des droits civiques et avocat, qui intervient comme analyste, et a notamment été conseiller du président sous l'administration Obama, n'a pas pu retenir ses larmes au moment de l'annonce.