République démocratique du Congo

Le président Kabila joue les prolongations

Le chef de l’Etat devait rendre le pouvoir lundi. Il a décidé de s’y accrocher encore longtemps en misant sur les divisions de l’opposition

Avenues désertes, commerces fermés, transports publics tournant au ralenti. La capitale de la République démocratique du Congo (RDC), Kinshasa, plus de 12 millions d’habitants, avait lundi des airs de ville morte. Et pour cause: à la foule habituelle des employés et des écoliers avait été transmise la même consigne de rester chez soi. C’est que ce 19 décembre représentait le jour de tous les dangers: celui où le président Joseph Kabila aurait dû quitter son poste pour le remettre à un successeur démocratiquement élu et celui où il ne l’a pas fait, au grand dam de nombre de ses administrés.

Le miracle ne s’est pas produit. L’élection relativement libre organisée par le même Joseph Kabila en 2006 avait suscité chez certains l’espoir d’une démocratisation de la vie politique congolaise. Mais c’était oublier que, cinq ans après avoir succédé à son père, l’homme était certain de remporter le scrutin. Lors de la consultation suivante, en 2011, il n’était plus sorti vainqueur que d’un processus entaché d’irrégularités. En 2016, à l’heure de partir – puisque la constitution prévoit qu’un président élu ne peut renouveler son mandat de cinq ans qu’à une seule reprise –, il a préféré s’accrocher à son poste.

Absence de scrutin

Joseph Kabila n’a même pas pris le risque, cette fois, de se présenter devant les électeurs. Il a purement et simplement renoncé à organiser le scrutin, en prétextant l’absence d’un fichier électoral digne de ce nom et l’impossibilité de financer un tel rendez-vous en ces temps de chute des cours des matières premières. Parallèlement, il s’est appuyé sur l’article 70 de la constitution de la RDC pour se reconduire à son propre poste. Un article 70 qui stipule qu'«à la fin de son mandat, le président de la République reste en fonction jusqu’à l’installation effective du nouveau président élu»…

L’opposition n’a pas manqué de dénoncer la manoeuvre, qualifiée de «stratégie du glissement». Mais elle s’y est attaquée en ordre dispersé, ce dont Joseph Kabila a su habilement profiter en lui proposant un dialogue. Certains de ses dirigeants ont refusé l’offre présidentielle, comme l’éternel Etienne Tshisekedi, second du scrutin de 2011, et l’homme d’affaires en exil Moïse Katumbi, ancien gouverneur de l’ex-province du Katanga, tous deux alliés depuis juin au sein d’un «Rassemblement des forces politiques et sociales de la RDC acquises au changement». Mais d’autres ténors l’ont acceptée, tel l’économiste Vital Kamerhe, ancien président de l’Assemblée nationale.

Violences «inévitables» si…

Le dialogue a débouché le 18 octobre dernier sur la signature d’un accord, qui repousse l’élection présidentielle à avril 2018, soit près d’un an et demi au-delà de la date du 19 novembre 2016 prévue par la constitution. En échange, Joseph Kabila a nommé premier ministre un membre de l'«opposition conciliante», Samy Badibanga, qui, pour porter la division à son comble, appartient au parti du radical Etienne Tshisekedi.

«Nous avons choisi de dialoguer pour obtenir l’alternance dans un délai très court, sans tirer un coup de feu, sans effusion de sang et sans qu’on ne brûle les maisons des gens, s’est défendu l’opposant conciliant Vital Kamerhe. Moi j’estime que perdre une année et s’assurer qu’on aura l’alternance vaut mieux que de se lancer dans la voie de la violence aux issues inconnues.» Le discours de la modération sera-t-il entendu? Moïse Katumbi ne le pense pas. Laissant entendre que des violences sont inévitables si Joseph Kabila ne quitte pas le pouvoir «le 19 décembre à minuit», il a demandé instamment «aux soldats, à la police, à tout le monde, de ne pas tirer sur le peuple».

Violences à craindre

Un scénario violent est effectivement à craindre. La journée de manifestation organisée le 19 septembre dernier par le «Rassemblement» après l’officialisation du report de la présidentielle a dégénéré en affrontements meurtriers entre militants de l’opposition et forces de sécurité. En trois jours, «au moins 49 civils, dont six femmes et deux enfants, ont été tués, dont 48 par des agents étatiques», selon le Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme.

Le pouvoir est engagé depuis une bonne année dans l’épreuve de force. «C’est dès 2015 que les autorités […] se sont montrées de plus en plus actives pour intimider, réprimer, voire tuer des citoyens soucieux d’exprimer leur inquiétude face à la marche autoritaire d’un pouvoir déterminé à se maintenir à la tête du pays au-delà des délais constitutionnels», indique une récente étude de Pierre Martinot, chercheur au Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP). En marge des négociations, les couteaux sont tirés.

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