Hashim Thaçi, qui a démissionné jeudi de la présidence du Kosovo pour faire face à son inculpation par le tribunal spécial de la Haye, a été placé en détention, a indiqué le tribunal dans un communiqué. L'ancien chef politique de la rébellion indépendantiste kosovare (UCK) et deux autres suspects «ont été transférés au centre de détention» du tribunal dans la ville néerlandaise.

Le visage tendu, Hashim Thaçi avait convoqué une conférence de presse, jeudi matin à Pristina, pour expliquer lui-même que la justice du Kosovo avait confirmé sa mise en accusation pour «crimes de guerre et crimes contre l’humanité».

Le président de la République a annoncé sa démission et a aussitôt rejoint le siège de la mission Eulex, à Fushë Kosovë, dans la banlieue de la capitale. Il y a retrouvé son bras droit Kadri Veseli, qui avait également confirmé son inculpation quelques dizaines de minutes plus tôt, ainsi que le député d’opposition Rexhep Selimi et l’ancien président du parlement Jakup Krasniqi, arrêté la veille. Les quatre hommes ont embarqué dans l’après-midi dans un avion spécial à destination de La Haye.

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Les mises en accusation d’Hashim Thaçi et de Kadri Veseli avaient «fuité» le 24 juin dernier, mais l’acte dressé par les Chambres spécialisées, une juridiction hybride délocalisée aux Pays-Bas, devait encore être validé par la justice du Kosovo. Le délai théoriquement fixé pour cette confirmation tombait à échéance fin octobre et Pristina vivait depuis au rythme des rumeurs contradictoires. Jusqu’à cette annonce, qui entraîne un bouleversement politique majeur.

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Comme attendu, Hashim Thaçi a annoncé qu’il se retirait «de toutes [ses] activités publiques et politiques tant que durera le procès», démissionnant donc de sa charge de président de la République, dont l’intérim sera assuré pour une période maximum de six mois par la présidente du parlement, Vjosa Osmani, issue des rangs de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK).

Élection du nouveau chef de l’État

C’est au parlement qu’il revient d’élire le chef de l’Etat, mais tous les commentateurs politiques du Kosovo s’entendent pour dire que de nouvelles élections législatives sont incontournables, aucune majorité claire ne pouvant se dégager de l’actuel parlement, issu des élections d’octobre 2019.

Dans un premier temps, le mouvement de gauche souverainiste Vetëvendosje avait formé une coalition avec la LDK, avant que de fortes pressions américaines ne fassent éclater cette alliance. Depuis, la LDK gouvernait avec un soutien sans participation du PDK d’Hashim Thaçi et de Kadri Veseli… Vetëvendosje espère bien rafler la mise lors du prochain scrutin, tandis que le PDK, privé de ses chefs, tentera de jouer sa survie en se posant en «victime» de l’acharnement des juges internationaux.

«Notre lutte pour la liberté»

En attendant, le cabinet du premier ministre, Avdullah Hoti, a déclaré qu’il croyait «profondément en la justesse de la lutte menée par l’Armée de libération du Kosovo», ajoutant que «personne ne pouvait juger notre lutte pour la liberté». Il est bien difficile de trouver des voix dissidentes, venant briser le quasi-consensus qui règne dans le petit pays pour soutenir les anciens dirigeants de la guérilla.

«Même ceux qui critiquaient la corruption associée au nom d’Hashim Thaçi respectent l’ancien chef de l’UÇK», estime le journaliste Hysni Bajraktari. Ce printemps, Albin Kurti, le chef du mouvement Vetëvendosje, avait limogé son conseiller politique Shkëlzen Gashi, dont le «crime» avait été de déclarer publiquement que «Dick Marty n’est pas anti-albanais».

«Est-il encore possible de juger?»

C’est en effet sur la base du retentissant rapport présenté en décembre 2010 par le député suisse devant l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe qu’ont été formées les Chambres spécialisées chargées de juger les crimes de guerre commis au Kosovo entre le 1er janvier 1998 et le 31 décembre 2000. C’est normalement au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) qu’il revenait de le faire, mais celui-ci s’est révélé incapable de mener à bien les procès engagés contre d’anciens cadres de l’UÇK, faute notamment de mécanismes efficaces de protection des témoins.

Les Chambres spécialisées réussiront-elles là où le TPIY a échoué? Les associations des représentants de victimes serbes ne cachent pas leur scepticisme: plus de vingt ans après la fin de la guerre, quand beaucoup de témoins ne sont plus de ce monde, est-il encore possible de juger?

Depuis l’été 2019, les Chambres spécialisées ont néanmoins auditionné plusieurs dizaines d’anciens combattants de l’UÇK, tant à La Haye qu’au Kosovo. Le 24 septembre, l’ancien commandant Sali Mustafa a été arrêté et son procès s’est ouvert la semaine dernière à La Haye. Le 25 septembre, cela a été au tour des deux chefs de la puissante Organisation des vétérans de l’UÇK d’être interpellés pour diffusion de documents confidentiels visant à saper la crédibilité des Chambres. D’autres arrestations vont suivre.

Les Kosovars parviendront-ils à admettre que la reconnaissance des crimes commis par quelques-uns n’implique pas l’ensemble d’un peuple et permet au contraire de se dégager du fardeau de la responsabilité collective? C’est tout l’enjeu de la justice transitionnelle. Cette promesse n’a pas été tenue par le TPIY en Serbie, en Croatie ou en Bosnie-Herzégovine. Les Chambres spécialisées feront-elles mieux au Kosovo?