«Martelly tient tous les leviers du pouvoir»

Haïti Mario Joseph, militant en vue des droits de l’homme, est de passage à Genève

Ce n’est qu’à sa sortie de l’avion qui l’amenait en Suisse, le week-end passé, que Mario Joseph a appris la mort de Jean-Claude Duvalier, l’ancien dictateur rentré en Haïti en 2011 après vingt-cinq ans d’exil. Considéré comme l’un des défenseurs des droits de l’homme haïtiens les plus influents, Mario Joseph est à Genève cette semaine à l’occasion de l’examen d’Haïti, ces jeudi et vendredi au Palais Wilson, par les 18 experts indépendants du Comité des droits de l’homme. Leurs conclusions seront publiées le 30 octobre prochain.

Pendant ce temps, aucune date n’a encore été fixée pour l’organisation des funérailles de «Bébé Doc». Il aurait toutefois été décidé que ces dernières auront un caractère national. Mario Joseph est à la tête du Bureau des avocats internationaux (BAI) à Port-au-Prince, et a été, en 2013, l’un des nominés au prestigieux Prix Martin Ennals.

Le Temps: La mort de Jean-Claude Duvalier éteint-elle toute possibilité de voir ses victimes obtenir un jour réparation en justice?

Mario Joseph: Je suis l’avocat d’une vingtaine de plaignants, victimes eux-mêmes ou parents de victimes, qui ont porté plainte en 2011. Sans jamais avoir auditionné mes clients, le juge a rendu une ordonnance selon laquelle Duvalier ne pouvait être jugé car il y avait prescription. Mais nous avons fait appel et le 20 février dernier, la Cour d’appel de Port-au-Prince a déclaré que Duvalier et ceux qui l’entouraient, une trentaine de personnes au total, pouvaient être jugés pour crime contre l’humanité. Un juge d’instruction a reçu le mandat de refaire une enquête. Evidemment, un mort n’a plus de responsabilité pénale, mais les autres, eux, peuvent être jugés. Ce serait d’autant plus justifié que selon certains, Duvalier n’était qu’une marionnette, manipulée par son entourage.

– Que dites-vous de ses éventuelles funérailles nationales?

– Le président Martelly est capable de tout. Il a bien accordé un passeport diplomatique à Duvalier et même facilité sa poignée de main avec Bill Clinton.

– A quoi tient la persistance d’une «Duvalier nostalgie»?

– Les années ont passé et les plus jeunes ne sont pas au courant. Nous n’avons pas eu le temps de construire une mémoire. Et beaucoup trop de «duvalieristes» restent aujourd’hui dans le système.

– Quelle est la situation des droits de l’homme en Haïti?

– On ne peut malheureusement pas parler d’Etat de droit. Depuis trois ans, des élections doivent se tenir, et pour l’heure il n’y a même pas de loi électorale. Pendant ce temps, le président Martelly n’a cessé de nommer ses poulains dans les collectivités territoriales, dont certains sont des criminels.

– La communauté internationale, si présente en Haïti, n’exerce aucune pression pour qu’elles aient lieu?

– Cette communauté internationale parle d’élections, mais c’est de l’hypocrisie pure. L’implémentation de la démocratie fait pourtant partie des mandats des Nations unies en Haïti. Aucun garde-fou n’est imposé à Martelly; les droits qu’il concède à des multinationales minières pour exploiter nos maigres ressources lui valent des retours d’ascenseur. Il tient tous les leviers du pouvoir, le parlement est inexistant, il a nommé des membres à son service au Conseil supérieur de la magistrature, et il entretient le culte de la personnalité. La liberté d’expression même est menacée: des journalistes ont été agressés, certains sont en prison. Et pendant que les fonds publics sont dilapidés, dans des proportions plus extravagantes que sous Duvalier, la misère continue de sévir en Haïti. Plus de quatre ans après le séisme, trop de déplacés vivent encore dans une situation déplorable dans des camps.