Brésil

Le président Michel Temer formellement accusé de corruption passive

Devant l’opiniâtreté du procureur Rodrigo Janot, le chef de l’Etat compte sur la classe politique brésilienne pour se montrer clémente et lui sauver la mise. Mais l’approche des élections générales risque de lui compliquer la tâche

Il martèle qu’il ne démissionnera pas. Depuis lundi soir, le président du Brésil, Michel Temer (Parti du mouvement démocratique brésilien, PMDB), est visé par une demande formelle de mise en accusation pour «corruption passive», une première dans le pays pour un chef de l’Etat en exercice. A la tête de l’enquête, dite «Lava Jato» («lavage express»), de lutte contre la corruption politique, le procureur général Rodrigo Janot l’accuse de s’être «prévalu de la fonction présidentielle» pour obtenir des «avantages indus».

Premier président brésilien de l'histoire à faire face à ce type de procédure, Michel Temer a répondu mardi que ses principaux accusateurs, les dirigeants du groupe agroalimentaire JBS, ne l'avaient mis en cause que pour échapper eux-mêmes à la justice et à la prison. «J'ai été accusé d'avoir accepté des pots-de-vin sans pourtant avoir jamais reçu le moindre centime», a-t-il ajouté. «Je n'ai jamais vu la couleur de cet argent ni jamais participé à la commission d'un quelconque délit.»

Filmé avec une valise bourrée de billets

Le géant brésilien du conditionnement de la viande JBS aurait promis au chef de l’Etat, ainsi qu’à son homme de confiance, le député Rodrigo Rocha Loures, rien moins que 38 millions de reais (près de 12 millions de francs) en échange d’une intervention auprès de l’autorité brésilienne antitrust, saisie d’un litige concernant JBS. Une offre qui aurait été acceptée. Arrêté le 3 juin, Loures avait été filmé fin avril avec une valise bourrée de billets dont le destinataire serait le président. Tout a commencé le 17 mai, lorsque le journal O Globo a révélé que le président avait secrètement reçu dans la résidence officielle l’un des patrons de JBS, Joesley Batista, et que ce dernier avait enregistré leur conversation. Temer semble, entre autres, y donner son aval pour acheter le silence d’un ancien allié, aujourd’hui en prison.

Pour beaucoup moins que ça, son prédécesseur, Dilma Rousseff (Parti des travailleurs, PT), accusé de maquillage des comptes publics, avait été destitué l’an dernier. Michel Temer, qui fut cinq ans durant son vice-président, s’accroche et semble jusqu’ici avoir les moyens de sa politique. Le président conserve tant bien que mal sa majorité parlementaire. Le chef du parlement, qui a compétence pour déclencher ou non une procédure d’impeachment, reste un allié. Et la coalition au pouvoir est divisée sur son éventuel successeur, qui devrait être élu par le Congrès.

Absence de toute mobilisation populaire

Le chef de l’Etat profite aussi de l’absence de toute mobilisation populaire, alors que les sondages ne lui accordent que 7% d’avis favorables, le taux le plus bas en plus de trente ans. Quant au patronat, il ne lui a pas retiré son soutien, craignant un nouveau cycle d’instabilité qui pourrait tuer dans l’œuf toute tentative de relancer une économie aux abois. Ce soutien tend cependant à se transformer en indifférence, observe le politologue Christian Lynch, professeur à l’Institut d’études sociales et politiques de l’Université de l’Etat de Rio de Janeiro: «Les milieux d’affaires sont désormais enclins à croire que, avec ou sans Michel Temer, son équipe économique, elle, ne changera pas.»

Pour le chef de l’Etat, comme pour d’autres personnalités politiques confrontées à la justice, rester au pouvoir permet de bénéficier du «forum privilégié», c’est-à-dire de la Cour suprême, si lente qu’elle en est devenue synonyme d’impunité… «S’il était le président élu, il serait déjà tombé face à de telles accusations, reprend Christian Lynch. Or, Temer ne se soucie pas de son impopularité. Son but est de résister au maximum à l’enquête Lava Jato, de gagner du temps jusqu’à la fin du mandat, en septembre, du procureur Rodrigo Janot, qu’il compte bien remplacer par quelqu’un de plus amène.»

Un professionnel de la politique politicienne

Pour que le chef de l’Etat soit inculpé, la demande de Rodrigo Janot doit être acceptée par les deux tiers des 513 députés, dont plusieurs dizaines sont eux-mêmes dans le collimateur de la justice. «Michel Temer est un professionnel de la politique politicienne, explique Christian Lynch. Sa stratégie consiste maintenant à s’attacher la solidarité de la classe politique, qui serait tout entière menacée par l’enquête Lava Jato. Il va essayer de convaincre les députés que leur survie politique dépend de la sienne.»

De son côté, le procureur Rodrigo Janot cherche à neutraliser cette stratégie. Il laisse entendre qu’il pourrait être plus clément envers les députés qui ont «juste bénéficié de fonds illicites de campagne, sans s’enrichir dans la foulée». Plus encore, ce n’est là qu’une première demande de mise en accusation de la part du procureur, qui compte en faire d’autres contre le président, soupçonné aussi de tentative d’entrave à la justice et de participation à une organisation criminelle. Or, à l’approche des élections générales de 2018, les députés, dont beaucoup brigueront un nouveau mandat, risquent d’hésiter à accorder leur clémence à un président fragilisé.

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