Pour Pékin, cela s'apparente à une quasi-déclaration de guerre. Et pour le Kuomintang, le parti nationaliste chinois au pouvoir à Taïwan depuis 1949, à une révolution. Samedi dernier, dans le cadre d'une interview, le président taïwanais Lee Teng-hui a expliqué que les relations de l'île avec la Chine communiste doivent être considérées depuis 1991 comme des «relations d'Etat à Etat ou à tout le moins comme des relations spéciales d'Etat à Etat». Formellement, il ne s'agit pas encore d'une déclaration d'indépendance. Mais c'est la première fois en cinquante ans que Taipei parle de deux Etats différents au lieu de deux gouvernements revendiquant une même souveraineté sur l'ensemble de la Chine.

La réaction de Pékin est tombée mardi. Violente, comme il fallait s'y attendre. Le pouvoir communiste parle de «dangereux pas», de «malice séparatiste» ou encore de «jeu avec le feu». «Cette fois-ci, Lee Teng-hui est allé trop loin dans la provocation, écrit l'agence de presse officielle Chine nouvelle. Taipei va au-devant d'un monumental désastre.» Le porte-parole du Ministère des affaires étrangères, Zhu Bangzao, rappelle pour sa part qu'il n'existe qu'une seule Chine et que Taïwan ne pourra pas repousser indéfiniment la question de la réunification.

Provocation inutile pour certains

Le choc n'a pas été moins grand à Taïwan même où une partie de la population craint toute provocation inutile à l'égard du grand frère qui pourrait lui donner une raison d'intervenir militairement. La Bourse de Taipei a chuté hier de 3,1%. Le plus important quotidien de l'île, Lien Ho Pao, accuse Lee Teng-hui d'être «irresponsable» et «politiquement immoral». D'autres analystes parlent de pas stratégique vers l'indépendance. Le dialogue entre les deux rives qui avait repris il y a une année pourrait être suspendu, alors qu'une nouvelle réunion était agendée pour cet automne.

Autant de réactions qui n'ont pas intimidé le président taïwanais. Ce dernier a réitéré ses propos mardi en précisant que «la République de Chine (nom officiel de Taïwan) a toujours été un Etat souverain et non un gouvernement local. Pékin a nié les réalités historique et légale en voulant considérer Taïwan comme une province rebelle.» Le gouvernement de l'île réaffirme toutefois la poursuite d'un dialogue pour normaliser ses liens avec Pékin sur la base du nouveau statut de Taïwan.

De source diplomatique taïwanaise, on explique que les déclarations coups de tonnerre de Lee Teng-hui ne doivent rien au hasard. Cela fait près d'une année que ce revirement se prépare. Il viserait à contrer les pressions venues de Pékin qui tente d'accélérer le processus de réunification. Or Taïwan refuse d'entrer en matière tant que l'île ne sera pas traitée à pied d'égalité. Le choix d'une radio allemande pour faire passer le message présidentiel est à cet égard sans ambiguïté: comme pour l'Allemagne, les négociations pour la réunification se feront entre deux pays.

La Chine populaire veut appliquer à Taïwan la recette de Hongkong d'«une Chine, deux systèmes». L'île estime qu'elle aurait tout à y perdre. Elle préfère une approche plus pragmatique, sur le long terme, par le renforcement des échanges économiques notamment. Tout récemment son «Conseil des affaires du continent» a fait savoir que l'amélioration des relations dépendra de la démocratisation du régime communiste.

Lee Teng-hui agit également en fonction de considérations de politique intérieure. Les prochaines élections présidentielles auront lieu en mars prochain, mais le choix des candidats se fera dans les mois à venir. Pour la première fois depuis cinquante ans, son parti nationaliste, le Kuomintang, pourrait perdre le pouvoir au profit du Parti de la démocratie et du progrès (PDP). Le nouveau visage donné à la politique du Kuomintang à l'égard du continent ressemble désormais à s'y méprendre à celui du PDP.

S'ajoutent des facteurs de politique internationale. Face aux menaces d'une invasion militaire communiste, les Taïwanais se sentent rassurés par le programme de défense antimissile annoncé par les Américains en mai dernier. Ce projet couvrirait le Japon et Taïwan contre la menace théorique de missiles nucléaires nord-coréens. Pékin ne l'entend évidemment pas ainsi. Toujours est-il que Lee Teng-hui est suffisamment en confiance aujourd'hui pour rendre publiques ses intentions.

Les Etats-Unis, principal allié de Taïwan, se montraient hier très prudents dans leur réaction. Washington souhaite la poursuite du dialogue tout en réaffirmant son soutien à la politique «d'une seule Chine».