Estonie

Président twitteur

Après des tweets rageurs contre le Prix Nobel Paul Krugman sur la question de l’austérité, Toomas Hendrik Ilves, le président estonien, taquine la Russie. Revanche d’une petite nation humiliée par l’Histoire

Le président a encore twitté. Pas François Hollande, occupé à de plus douloureuses affaires, mais Toomas Hendrik Ilves, élu en 2006 à la tête de l’Estonie. Ce minuscule pays balte coincé tout au nord de l’Europe, ex-république soviétique devenue indépendante en 1991, est à lui seul un cabinet de curiosités: le plus avancé en équipements électroniques, le dernier arrivé et le plus pauvre de la zone euro, le plus exemplaire en matière d’austérité budgétaire… Le seul de l’Union européenne, aussi, à s’être doté d’un président qui twitte ses humeurs personnelles au point d’en inspirer un livret d’opéra. Le seul pays où un réseau social devient étrangement le moyen de revanche d’une petite nation humiliée par l’Histoire.

Il y a trois semaines,@IlvesToomas s’en est pris à la Russie de Vladimir Poutine, en deux fois 140 signes. Il faut dire que la tentation était double: non seulement le président né en 1953 fut élevé en exil, aux Etats-Unis, pendant l’occupation de l’Estonie par l’URSS, mais son tweet est parti le 25 mars, jour anniversaire de la déportation de 20 000 Estoniens en Sibérie par le NKVD (police politique soviétique), en 1949. De cela, «personne ne s’est excusé», jette Toomas Ilves en anglais, avant d’ajouter: «L’Estonie attend toujours des excuses de la part de ceux qui, s’ils ne le font pas, se comporteraient alors comme les héritiers de l’Union soviétique.»

Les tweets ont semé le malaise, dans un contexte diplomatique tendu entre Tallinn et Moscou: les deux pays négocient actuellement un traité, essentiel pour ­l’Estonie, sur la reconnaissance de leurs frontières. En 2005, le Kremlin avait annulé sa ratification, contrarié que le parlement ­estonien ait ajouté une allusion au fait que le pays avait été annexé illégalement par l’URSS jusqu’en 1991. Moscou pose aujourd’hui comme condition que seule la question des frontières soit abordée dans le traité. Les négociations seraient sur le point d’aboutir. Et, pendant ce temps,@IlvesToomas se fait plaisir, en quasi-liberté sur un réseau social qui prend la diplomatie au dépourvu.

En Estonie, on ne critique pas le président. Il n’a pas de rôle exécutif, et l’anticommunisme encore frais institue une solidarité de fait entre partis de gouvernement et d’opposition. Les ministres se refusent à tout commentaire. «Disons que, si le traité est ratifié, ce ne sera pas grâce à Ilves», glisse un député de l’opposition, gêné. Toomas Hendrik Ilves, lui, n’est pas gêné le moins du monde. Du haut de sa silhouette un peu raide, légèrement déridée par la coquetterie d’un nœud papillon bariolé, il ­revendique son usage de Twitter comme citoyen et comme président, «sans distinction: le président est toujours le président».

Serait-il grisé par la gloire, après ses tweets de juin 2012? La cible, cette fois, n’était pas la Russie mais le Prix Nobel d’économie Paul Krugman. Le président s’est déchaîné en salves rageuses contre l’économiste keynésien de Princeton, qui avait osé contester le succès économique de l’Estonie et de sa politique de restriction budgétaire. Un effet bœuf: des milliers de commentaires sur Internet, des articles dans la presse internationale, du Wall Street Journal au Los Angeles Times, sans compter, pour le président, un doublement du faible nombre de ses «followers»: 13 546 aujourd’hui (pour un pays de 1,2 million d’habitants). Comble de la réussite, sa colère twittée vient de donner lieu à un mini-opéra de seize minutes dans le ­cadre du festival de musique estonienne de Tallinn. C’était dimanche 7 avril. Les voix de Paul Krugman et de Toomas Hendrik Ilves s’étripaient sur les bienfaits de l’austérité budgétaire, à coups de cris courroucés.

Ce 6 juin 2012, le président Ilves se trouve en visite d’Etat en Lettonie, pour soutenir son voisin balte dans sa course d’obstacles pour intégrer la zone euro. Après un dîner avec les délégations lettonne et estonienne, le président rejoint sa chambre d’hôtel. Il tapote comme d’habitude sur son ordinateur et tombe sur une note de blog de Paul Krugman, dans le New York Times, intitulée «Rhapsodie estonienne». L’économiste américain se penche sur le cas estonien: «L’emblème des défenseurs de l’austérité – ils sont dans l’euro et soi-disant leur croissance explose!» A l’aide d’un graphique, il montre la courbe du produit intérieur brut (PIB) estonien, sa chute pendant les années de crise (2009-2010), suivie de sa remontée «significative mais pas convaincante, écrit-il. Mieux que pas de reprise du tout, bien sûr – mais c’est ça qu’on nous fait prendre pour un triomphe économique?»

Le sang de Toomas Hendrik Ilves ne fait qu’un tour. Oubliées, son origine sociale-démocrate et sa famille politique, qui, elle, est un peu plus nuancée sur les mesures d’austérité que ne l’est la coalition conservatrice au pouvoir. Le ministre de l’Economie, Juhan Parts, conservateur, s’en étonne encore: «Je n’imaginais pas qu’il nous ­soutiendrait tant!» La presse estonienne a émis l’hypothèse que le président, connu pour sa sobriété et son assiduité à la salle de gymnastique du palais présidentiel, ait pu exceptionnellement être stimulé par quelques verres. Mais le président twitteur est d’abord un Estonien offensé. Antisoviétique viscéral, combattant de l’occupation depuis New York puis Munich, où il était journaliste à la radio américaine Radio Free Europe, il n’entend pas se faire donner des leçons. Ni par les Russes ni par un Américain de Princeton, quand lui-même a étudié la psychologie à l’Université Columbia de New York. Un rebelle à l’arrogance dandy, amateur de musique punk et que l’on peut croiser dans les bars branchés de Tallinn, un verre de bière à la main, vêtu d’un blouson de cuir noir.

Il est 20h57, ce 6 juin 2012. Le président lance un premier tweet: «Allons-y, écrivons sur des sujets sur lesquels on ne connaît rien, soyons contents de nous, arrogants et condescendants: après tout, ce ne sont que des nègres.» Un autre suit à 21h06: «Etre Prix Nobel en exercice, ça veut dire qu’on peut pontifier sur les questions budgétaires et déclarer que mon pays est un terrain vague. Ça doit être un truc entre Princeton et Columbia.» A 21h15, encore un: «Mais oui, que savons-nous, nous Estoniens? Nous ne sommes que des Européens de l’Est demeurés et idiots. Incultes. Un jour, nous finirons aussi par comprendre. Nostra culpa.» A 21h32, le président s’énerve un peu plus, tout seul: ­«Allons-y, traitons les Européens de l’Est comme de la m… Leur anglais est nul, ils ne réagiront pas et ils feront ce qu’on leur dit de faire.» Etc. Le dernier est à 22h10.

Dans le palais présidentiel, à ­Tallinn, mardi 2 avril, le président Ilves a toujours son air hautain, son nœud papillon bariolé, et nous serre la main en tendant son bras à l’horizontale, comme pour nous tenir à distance. Paul Krugman ne lui a jamais répondu, autre preuve de mépris. Le président hausse les épaules et s’échauffe à nouveau: «J’en ai assez qu’on prenne les Européens de l’Est pour des Untermenschen – sous-hommes – primitifs! Krugman a son agenda poli­tique en faveur de la dépense publique aux Etats-Unis. Il veut prendre l’Estonie pour preuve alors que ça n’a rien à voir. Nous n’avions pas d’autre choix que l’austérité car nous ne pouvions pas emprunter à un taux viable. Sait-il seulement d’où nous venons, ce que nous avons traversé? Non, il ne sait pas. Il est Prix Nobel et il s’en fout. Ça donne cette position idéologique stupide sur la ­politique d’un gouvernement démocratiquement élu.»

En quelques tweets furibonds, Toomas Hendrik Ilves a résumé le grand débat de l’heure: d’un côté, derrière Angela Merkel et la Commission de Bruxelles, les tenants de l’austérité budgétaire, certains de trouver dans la réduction des dettes publiques le seul remède pour une relance saine et durable. De l’autre, Paul Krugman en tête, les partisans de la relance, certains que l’austérité imposée en pleine récession est une erreur historique, payée par des millions de chômeurs en Europe, pour ne même pas réduire la dette. Les Estoniens, entrés dans la zone euro à force d’une cure budgétaire douloureuse, trouvent de mauvais goût de soutenir aujourd’hui des Grecs dont les retraites et les salaires sont supérieurs aux leurs… et émigrent massivement en Finlande et ailleurs.

Qui a raison? En Estonie, on répond en musique. En 1988, on y avait déjà fait la «révolution chantante», des manifestations nocturnes contre les Soviétiques au son des hymnes patriotiques. Les tweets du président Ilves contre l’économiste Krugman ont inspiré Eugene Birman, un jeune compositeur américain d’origine balte. «Sa colère était à la fois dramatique et dans l’air du temps, dit-il. J’ai voulu que les deux voix soient interprétées par une seule personne, pour que le débat d’idées l’emporte sur les ego. Et parce qu’on ne sait pas qui gagne.» L’écrivain Scott Diel, à qui a été confié le livret, s’est amusé d’«un président qui réagit soudain de manière irrationnelle, en être humain».

Le 7 avril, à Tallinn, la cantatrice Iris Oja interprétait les deux voix, Ilves et Krugman. Il y avait des coups d’archet hargneux, des cris du cœur, de l’ironie, de la violence et de la rage. «Merveilles d’aus­térité! Triomphe économique?» «Stimulez, dévaluez!» s’enthousiasmait la première voix. «Soyons contents de nous, arrogants et ­condescendants!», «Est-Europé­ens, demeurés et idiots! Incultes!», «L’austérité dans le terrain vague!», «M… aux Est-Européens!», «Rien que des nègres!», «Un jour, nous comprendrons. Nostra culpa!» s’égosillait la seconde.

Le président n’a pas assisté au spectacle. Peu avant, il avait re­twitté un article de l’experte revue américaine Foreign Affairs intitulé: «Diplomatie sociale, ou comment les diplomates […] se sont mis à aimer les tweets.»

«Allons-y, traitons les Européens de l’Est comme de la m… Leur anglais est nul et ils feront ce qu’on leur dit de faire»

Publicité