Il a les yeux tirés par la fatigue mais arbore un visage calme et soulagé. Volodymyr Zelensky, jusqu’ici un peu candide et gauche dans ses apparitions publiques, a peut-être pour la première fois réellement habité sa fonction de président, avec épaisseur, à l’issue de son épreuve du feu diplomatique, en accueillant samedi sur le tarmac de l’aéroport international de Kiev 35 prisonniers ukrainiens détenus de longue date en Russie. Et surtout en serrant la main dignement à celui que tout un peuple attendait: le cinéaste Oleg Sentsov, âgé de 43 ans, détenu depuis cinq ans dans une colonie pénitentiaire de l’Arctique russe et devenu par sa résilience le symbole national de la résistance ukrainienne à l’agression russe.

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Jamais aussi grave

Il est 13h30 passé lorsque les portes de l’avion officiel que Kiev avait dépêché à Moscou pour chercher les prisonniers s’entrouvrent: une puissante vague d’émotion lacrymale submerge les familles réunies et l’assistance. Un par un sortent les 24 marins arraisonnés par la marine russe dans le détroit de Kertch en novembre 2018. Mais aussi le journaliste Roman Souchtchenko, correspondant à Paris de l’agence Ukrinform, emprisonné à Moscou depuis 2016 pour espionnage.

Apparaît encore le visage timide de Pavlo Gryb, 21 ans, un blogueur kidnappé par le FSB en Biélorussie alors qu’il visitait une copine, celui de Volodymyr Baloukh, un «paysan-patriote» de Crimée, celui de Mykola Karpyouk, un combattant ultra-nationaliste aux antécédents tchétchènes. Puis surgissent Oleksandr Koltchenko, un militant antifasciste, et Oleg Sentsov, fragile promesse du cinéma, arrêtés en Crimée en mai 2014 pour avoir préparé un attentat sur une statue de Lénine, toujours debout. A l’issue d’un procès sans fondement: 20  ans de réclusion.

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Autant de destins individuels ballottés par le système russe, alors que d’autres sont restés derrière, notamment les Tatars réprimés. «Tant que le dernier prisonnier n’est pas libéré, la bataille n’est pas terminée, nous sommes encore loin de la victoire; l’ennemi est puissant et n’a pas l’intention de baisser les armes, mais la victoire sera de notre côté, nous n’avons pas d’autre choix», déclare Oleg Sentsov, au côté de sa fille Alina, âgée de 17 ans, qui s’agrippe à son père.

L'antichambre de la liberté

Symboliquement, le réalisateur abandonne au pied de l’avion les godillots du pénitencier, avant de monter avec ses compagnons dans un bus qui les conduit à l’hôpital pour des examens: l’antichambre de la liberté. Jamais Volodymyr Zelensky, qui a bâti son ascension sur le rire, n’a semblé aussi grave. L’humoriste doit mettre fin à une guerre menée dans son pays par un homme, Vladimir Poutine, à qui il a dû parler deux fois au téléphone, au risque de se mettre à dos la population ukrainienne qui exècre le maître du Kremlin. «Nous devons absolument tout faire pour mettre fin à cette guerre horrible, déclare-t-il. C’est le premier chapitre de nouvelles relations entre l’Ukraine et la Russie.»

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Débutant mais bien entouré, Volodymyr Zelensky a remporté une victoire diplomatique. Des hommes sont libres. Samedi soir, le téléphone a encore sonné entre Kiev et Moscou: les deux présidents se sont montrés satisfaits du transfert des prisonniers. La volonté russe de se dégager des sanctions, le souhait de Zelensky de s’engager personnellement, les tapes dans le dos des Européens ont provoqué un début de dégel inédit entre l’Ukraine et la Russie, alors que, ces derniers jours, la guerre a encore tué plusieurs soldats ukrainiens. Et samedi soir, Volodymyr Zelensky a annoncé que d’autres prisonniers seraient bientôt libérés, et qu’il retirerait les forces armées ukrainiennes de la ligne de contact dans deux localités, puis sur la totalité du front.

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Son prédécesseur, Petro Porochenko, jouait au patriote mais faisait du business avec les oligarques pro-russes. Volodymyr Zelensky fait, quant à lui, le pari du dialogue prudent avec la Russie, sans assurance aucune, sans filet de sécurité face à un adversaire tel que Poutine, au risque de se mettre à dos une opinion certes fatiguée par cinq ans de guerre mais hostile à toute solution au conflit qui ressemblerait à une capitulation. Zelensky, élu à 73%, dispose cependant d’une légitimité inédite. «Son style, c’est de fonctionner en Blitzkrieg (guerre éclair), analyse le politologue Volodymyr Fesenko. Ce n’est pas toujours la tactique optimale – d’ailleurs Zelensky va très bientôt s’en rendre compte – mais sa rapidité et sa détermination sont impressionnantes.»

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Une suite risquée de décisions

La séquence des prisonniers politiques aura été pour Volodymyr Zelensky une suite risquée de prises de décision stratégiques. Le 30 août, l’accord a buté sur un obstacle: Vladimir Poutine a demandé à Kiev d’inclure dans la liste des prisonniers rendus à Moscou un certain Volodymyr Tsemakh: un commandant de défense antiaérienne séparatiste de la ville d’où a été tiré le missile qui a abattu le Boeing MH17 de la Malaysian Airlines en 2014. Le gouvernement néerlandais, directement concerné, a demandé à Kiev de ne pas livrer l’individu aux Russes, provoquant l’embarras des autorités ukrainiennes. «J’étais inquiet que l’échange capote à cause de cela», a avoué samedi Volodymyr Zelensky. Finalement, selon une source autorisée, les partenaires européens sont intervenus pour inclure Tsemakh dans le lot.

L’échange de prisonniers a été juste retardé de quelques jours pour que le Bureau d’enquête néerlandais (JIT) puisse interroger le suspect séparatiste, avant que ce dernier soit libéré, puis mis dans l’avion de Moscou. Le dirigeant ukrainien a peut-être sacrifié la possibilité de faire comparaître aux Pays-Bas un suspect dans le crash qui a coûté la vie à 298 personnes mais il a ouvert la perspective d’une rencontre prochaine avec Vladimir Poutine, lors d’un sommet au format Normandie, parrainé par Angela Merkel et Emmanuel Macron. Deux dirigeants qui devront apporter des gages au jeune président ukrainien engagé sur le chemin périlleux de la paix des braves.