La présidente philippine Gloria Macapagal Arroyo est aux abois. Elle a décrété l'état d'urgence vendredi matin après que l'armée a déjoué un coup d'Etat fomenté par un petit groupe d'officiers. Les blindés sont de retour dans les rues de Manille. La police antiémeute a repoussé toute la journée les manifestants à coups de matraques et à l'aide de canons à eau.

Rébellion «écrasée»

Dans une intervention télévisée, Gloria Arroyo, une économiste formée aux Etats-Unis, a déclaré que le gouvernement avait «écrasé la rébellion». Le général Danilo Lim, qui dirige l'unité d'élite des Scouts Rangers, a été arrêté ainsi que quatre autres commandants. Ces putschistes prévoyaient de se joindre aux milliers de manifestants antigouvernementaux rassemblés sur le boulevard d'Edsa à Manille - lieu historique du people's power qui a renversé la dictature de Ferdinand Marcos il y a exactement vingt ans. Appuyés par un groupe d'évêques, ils avaient l'intention de déclarer le retrait de leur soutien à la présidente, dans l'espoir de galvaniser le mouvement d'opposition à Gloria Arroyo. La présidente, de plus en plus impopulaire, est accusée de fraude électorale lors du scrutin de 2004. Des containers ont été disposés pour bloquer tous les accès au palais Malacanang, le siège de la présidence.

Il est clair que, vingt ans après la chute du dictateur Ferdinand Marcos, la démocratie philippine continue à patiner: coups d'Etat et révolutions restent à l'ordre du jour. Illustration saisissante de l'incapacité de l'archipel catholique à mûrir politiquement, l'ex-présidente Corazon Aquino est redescendue dans la rue, deux décennies après avoir pris la tête de centaines de milliers de Philippins contre le régime de Marcos, dictateur brutal et corrompu qui avait fait assassiner son mari. Cette fois-ci, la «Dame en jaune», âgée de 73 ans, s'en prend à une présidente élue mais dont la légitimité a volé en éclats l'an dernier après la diffusion de conversations téléphoniques prouvant qu'elle a essayé d'influencer des membres de la commission électorale lors du scrutin de 2004.

Impossible transition en douceur

L'ironie est que Gloria Arroyo elle-même était arrivée au pouvoir en 2001 après une révolte populaire contre le président en place, l'ex-acteur Joseph Estrada, accusé de corruption.

Les Philippines sont-elles donc incapables d'une transition politique en douceur, par le jeu normal des institutions? C'est la conclusion de certains analystes, qui relèvent que douze tentatives de coups d'Etat ont eu lieu depuis la chute de Marcos. Mais, pour d'autres, les causes sont plus profondes. «Le problème est l'inégalité sociale. Il y a une masse de gens qui dépendent du patronage. Et cela permet à notre système politique féodal de se perpétuer», estime Sheila Coronel du Centre pour le journalisme d'investigation.

La mise en place de l'état d'urgence, qui permet les arrestations sans mandat et les emprisonnements hors de toute procédure judiciaire, n'est pas justifiée aux yeux de tous. «Le gouvernement réagit de façon exagérée. La menace n'est pas suffisamment sérieuse pour renverser le gouvernement», considère Earl Parreno de l'Institut pour la réforme politique et électorale.