Cette semaine, l’Algérie ne parlera pas de «marche du vendredi», en référence aux traditionnelles manifestations qui se tiennent depuis le 22 février dans tout le pays. Car des marches, il y en a eu tous les jours, jour et nuit, dans une ultime tentative de dire «non à la présidentielle».

Après avoir été reportée à deux reprises, l’élection tant voulue par le chef de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, l’homme exerçant de fait le pouvoir depuis la démission d’Abdelaziz Bouteflika, aura finalement bien lieu ce jeudi, non sans une dernière épreuve de force.

La participation, un enjeu central

Car pour être crédible, le scrutin a d’abord besoin que sur les 24 millions d’électeurs, «au moins 30% aillent voter», confie une source proche de l’état-major. Pour le système algérien – l’armée, l’administration, les milieux d’affaires –, extrêmement attaché à l’élection comme solution politique, la participation est à chaque fois un enjeu central. Sauf que cette fois-ci, l’abstention ne sera pas seulement le résultat d’un désintérêt mais aussi celui d’un boycott.

A Alger, où les rares candidats à avoir placardé leurs affiches sur les panneaux électoraux se sont retrouvés le visage lacéré, gribouillé ou même arraché, les manifestants ont marché mercredi en clamant: «Pas de vote avec les bandes mafieuses» ou encore «Bye bye Gaïd Salah, cette année, il n’y aura pas de vote». Toujours dans la capitale, les appels se sont multipliés pour que la grande marche du vendredi ait lieu exceptionnellement jeudi.

En Kabylie, région historiquement réfractaire au pouvoir central, de nombreux magasins sont fermés depuis dimanche à l’appel d’une grève générale et dans les manifestations, les protestataires brandissent des parpaings en guise d’avertissement. «Nous avons déjà muré des locaux administratifs, raconte Younes, un activiste de 25 ans de Tizi Ouzou. S’il le faut, nous fermerons les bureaux de vote! Nous n’avons pas peur des forces de l’ordre et nous avons déjà chassé des candidats qui pensaient pouvoir tenir leur meeting. Il n’est pas question que l’on cautionne cette mascarade!»

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Souvenir des années 1990

Pour contrer les incitations à la violence sur les réseaux sociaux, plusieurs personnalités nationales ont appelé les autorités à prendre en urgence «des mesures d’apaisement». «L’Algérie traverse une période très délicate qui n’est pas sans rappeler les années 1990. J’entends des slogans comme «Les généraux à la poubelle!» A l’époque aussi, les militants islamistes se croyaient tout-puissants et demandaient la même chose», rapporte, inquiète, une de ces personnalités. «On sait très bien que ni le hirak (la mobilisation populaire), ni le pouvoir, ne sont prêts à dialoguer. Pourtant, il faut absolument que le calme revienne car nous sommes assis sur un volcan.»

Du côté des autorités, on relativise. «On sait que le mouvement continuera après les élections, mais depuis le 22 février, il s’est essoufflé et est loin de représenter toute l’Algérie», affirme une source proche des militaires. «Ceux qui étaient sortis pour réclamer le départ d’Abdelaziz Bouteflika, qui ont obtenu gain de cause, sont rentrés chez eux. Maintenant, il ne reste que les groupes instrumentalisés, soit par les islamistes, soit par les forces de l’argent.» Les forces de l’argent, ou la issaba (gang) selon la terminologie officielle, désignent les oligarques proches de l’ex-régime de Bouteflika, dont une partie croupit aujourd’hui en prison.

Arrestations multiples

Reste que l’inquiétude du pouvoir de voir les Algériens bouder les urnes est palpable, en particulier depuis que l’opération de vote de la diaspora a été émaillée d’incidents. Alors que les chaînes de télévision au service des autorités multiplient les images des «foules» se bousculant pour retirer leurs cartes d’électeurs, l’Autorité nationale indépendante des élections (instance chargée de garantir que le scrutin présidentiel du 12 décembre se déroule «en toute liberté, démocratie et transparence») a par exemple annoncé que les citoyens inscrits sur les listes électorales qui n’ont pas de carte de vote pourraient quand même déposer leur bulletin sur présentation d’une simple pièce d’identité.

En parallèle, les arrestations de militants associatifs ou politiques, artistes et journalistes se poursuivent – selon le Comité national pour la libération des détenus (CNLD), plus de 140 personnes ont été arrêtées depuis le mois de juin –, tout comme les condamnations. Mercredi, un jeune dessinateur a écopé d’un mois de prison avec sursis et 3 mois ferme pour une caricature «portant atteinte au moral de l’armée» et «à l’intégrité du territoire».