Elections américaines

Dans la présidentielle américaine, l'argent ne fait plus le bonheur

Si l’arrêt de la Cour suprême «Citizens United» a provoqué depuis 2010 un déferlement d’argent dans les campagnes électorales, Donald Trump et Bernie Sanders montrent que le soutien de riches donateurs ne suffit pas à convaincre

Depuis l’arrêt de la Cour suprême des Etats-Unis «Citizens United» de 2010, l’argent coule à flots dans les campagnes électorales outre-Atlantique. Lors des élections de 2012 pour le Congrès et la Maison-Blanche, les candidats avaient dépensé au total près de six milliards de dollars.

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A l’approche d’une primaire cruciale en Floride, mardi 15 mars, plusieurs comités de soutien (super-Pacs) des candidats républicains Ted Cruz et Marco Rubio profitent de la marge de manœuvre que leur a donné la Cour suprême pour financer à hauteur de plus de dix millions de dollars des publicités négatives pour stopper l’actuel favori Donald Trump. Mardi, trois grands bailleurs de fonds républicains, Todd Ricketts, Meg Whitman et Paul Singer ont organisé une conférence téléphonique pour inciter les donateurs du parti à investir massivement en Floride pour faire barrage au milliardaire new-yorkais. Problème: malgré ce déferlement d’argent, Donald Trump reste en tête des sondage.

L'argent n'achète pas l'électorat

Pour la présidentielle 2016, beaucoup prédisaient un hold-up démocratique de l’oligarchie américaine qui comprend de grands donateurs de la trempe des frères Charles et David Koch. Or les primaires, qui ont déjà créé de multiples surprises, déjouent là aussi tous les pronostics. Les millions de dollars déversés dans la campagne présidentielle sont loin d’avoir un impact décisif sur l’électorat. Donald Trump, qui auto-finance en grande partie sa campagne électorale, continue de s’imposer comme le grand favori à l’investiture républicaine. A la fin janvier, il n’avait dépensé que 24 millions de dollars dont la majorité provenait de sa propre fortune. Le magnat de l’immobilier a aussi bénéficié de dons, mais relativement modestes. Il a surtout contracté des emprunts au lieu de compter sur des contributions individuelles.

Dans le camp démocrate, Bernie Sanders a battu tous les records de collectes de fonds, levant près de 100 millions de dollars par le biais de petits dons s’élevant en moyenne à 27 dollars. 70% des dons au sénateur du Vermont s’élèvent à moins de 200 dollars. Seul 1% des partisans de Sanders ont versé le maximum autorisé de 2700 dollars. Le mode de financement de sa campagne rappelle celui de la campagne présidentielle de Barack Obama en 2008 et 2012. Mais il diffère radicalement de celui de sa rivale Hillary Clinton. Seuls 17% des fonds levés par l’ex-secrétaire d’Etat proviennent de donateurs modestes. L’ex-secrétaire d’État, qui bénéficie du soutien d’un super-PAC, Priorities USA, compte davantage sur les gros contributeurs. Or on l’a vu lors de la primaire du Michigan et dans le New Hampshire: même sans l’appui de riches démocrates, Bernie Sanders fait presque jeu égal avec Hillary Clinton.

Le populisme triomphe face aux dollars

Ce constat est plutôt contre-intuitif par rapport à ce qu’on a pu dire au sujet de Citizens United et de la capacité des milliardaires américains de «s’acheter» les élections. Avec Trump et Sanders, les électeurs semblent ruer dans les brancards des élites sans épargner les super-Pacs, ces grandes machines à financer les campagnes électorales qu’ils tendent à associer à Wall Street. A croire que le populisme est une arme plus forte que l’argent.

Personne n’illustre mieux ce paradoxe que Jeb Bush. L’ex-gouverneur de Floride a amassé près de 160 millions de dollars, y compris par le biais de son super-PAC pour financer sa candidature à l’investiture républicaine pour la présidentielle du 8 novembre prochain. Aucun autre candidat n’a autant dépensé lors des trois premières primaires. Or Jeb Bush n’est jamais parvenu à convaincre un électorat républicain remonté contre tout ce qui symbolise l’establishment. Tentant désespérément de combler l’écart avec ses rivaux Donald Trump, Ted Cruz et Marco Rubio, il a investi presque tout son trésor de guerre dans la bataille sans sortir sa campagne du marasme. Sans le soutien des électeurs, à court d’argent, il a jeté l’éponge après sa sévère défaite lors de la primaire de Caroline du Sud. Le sénateur de Floride Marco Rubio a lui-même profité de la défection de Jeb Bush pour attirer de nouveaux donateurs. Le super-Pac Conservative Solutions a déjà investi des sommes importantes dans la campagne. En vain. En cas de défaite le 15 mars lors de la primaire dans son propre Etat de Floride, il pourrait être poussé vers la sortie.

La situation ne manque pas d’ironie. Le principal message du candidat Bernie Sanders est de dénoncer une démocratie américaine gangrenée par l’argent des «oligarques» qui empêcheraient 99% des citoyens d’avoir leur voix au chapitre. Le succès actuel du «socialiste démocrate» prouve de façon inattendue que le discours importe plus que la machine électorale. Les jeunes Américains qui sont près de 80% à le préférer à Hillary Clinton réussissent malgré tout à se faire entendre.

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