La politique est un art, mais aussi une science. Pas exacte, mais tout de même: depuis le début de la campagne présidentielle, les candidats et leurs équipes scrutent avec attention les secteurs stratégiques de l'électorat français. Ils ont examiné leurs attentes, leurs préoccupations, leurs réflexes de vote... Jean-Marc Lech, coprésident de l'institut Ipsos, livre au Temps son analyse des segments clés de l'opinion.

- Le centriste bedonnant

Directeur régional d'un grand groupe français, membre du Rotary et impliqué dans des combats associatifs, par exemple la défense du bocage normand: voilà le supporter typique de François Bayrou. Catholique, il possède un diplôme universitaire et sa résidence principale. Le montant de la dette publique l'inquiète, de même que la démagogie des candidats de gauche et de droite. Au premier tour, il donnera un soutien solide au centriste. Que se passera-t-il si ce dernier n'est pas qualifié pour la suite? L'attitude de ce bourgeois modéré sera dès lors cruciale pour l'issue finale du vote.

- Le bobo hésitant

Il faudrait plutôt parler de «bobos» au pluriel, car cet électeur-là vit en couple. Il a quarante ans et plus, travaille dans le tertiaire et possède lui aussi sa résidence principale. Il s'intéresse à la politique et regarde surtout la télévision du service public (France 2, France 3, etc.). Il n'a jamais voté communiste et n'est pas pratiquant. Ses idoles politiques se nomment Michel Rocard ou Jacques Delors: il est contre la démagogie de gauche et pense que celle-ci ne doit pas redistribuer excessivement l'argent public. Nicolas Sarkozy est trop dur pour lui, et il hésite entre François Bayrou (un vote raisonnable pour stopper la droite) et Ségolène Royal (pour sauver la gauche). Il votera «tactique», en fonction des sondages, et risque de se décider à la dernière minute.

- Le catho disparu

Où sont passés ces 4,74% d'électeurs qui avaient voté Philippe de Villiers en 1995? Ils ont éclaté, se répartissant entre François Bayrou, Nicolas Sarkozy et Jean-Marie Le Pen. Philippe de Villiers, lui, n'est plus crédité que de 1,5% des intentions de vote. Mais le profil sociologique de ce groupe reste intangible: notable provincial (pharmacien, notaire...), catholique pratiquant, opposé à l'avortement et amateur de la messe en latin, il ramène volontiers des gâteaux à ses enfants le dimanche, après être passé à l'église. Son comportement le jour du vote sera important pour fixer la hiérarchie entre les candidats de droite.

- L'ouvrier du camping

C'est peut-être l'homme le plus courtisé de la campagne: on ne compte plus les visites d'usines effectuées par les principaux candidats pour lui plaire. Autrefois, à l'époque de l'union de la gauche, il a voté communiste ou au moins socialiste. Le voilà désormais tiraillé entre des préférences contradictoires: selon Ipsos, 25% des ouvriers voteraient pour Nicolas Sarkozy, 22% pour Ségolène Royal, 20% pour Jean-Marie Le Pen, 14% pour François Bayrou, 11% pour la «gauche de la gauche»... «Il aime Sarkozy car il pense qu'il fera travailler plus ceux qui ne font rien», précise Jean-Marc Lech. Les ouvriers sont les premières victimes des mises à la retraite anticipées. Ils partagent un goût commun pour les paris sur les courses de chevaux et les vacances au camping.

- Le petit cadre

Contrairement à beaucoup d'ouvriers, le petit cadre ne vit pas dans une cité HLM mais dans son pavillon. Lorsqu'il part en vacances, il loue une petite maison ou loge chez un membre de sa famille. Vaguement superstitieux, il aime le loto et les jeux de société avec les enfants. Il travaille dans le tertiaire, un secteur où Jean-Marie Le Pen passe mal. Les intentions de vote dans ce groupe, selon Ipsos: Nicolas Sarkozy 27%, Ségolène Royal 26%, François Bayrou 21%, Jean-Marie Le Pen 6%.

- La ménagère et le retraité

Voici la base sociologique du vote Sarkozy. La ménagère qui regarde TF1 constitue le plus important groupe de partisans du candidat de droite. La catégorie retraité impressionne par ses effectifs: elle forme plus du quart de l'échantillon des sondages Ipsos pour Le Point. Ces électeurs âgés ont peur pour ce qu'ils ont: une maison, des actions de grandes entreprises, un petit pécule qu'ils aimeraient transmettre à leur descendance. Dans cette tranche de la population, 39% des intentions de vote vont à Nicolas Sarkozy, 21% à Ségolène Royal, 18% à Jean-Marie Le Pen et 14% à François Bayrou.

- Le jeune inquiet

C'est l'espoir de la gauche. Chez les 18-24 ans, Nicolas Sarkozy est à la peine: 22% des intentions de vote contre 28% à Ségolène Royal, 23% à François Bayrou et 17% à la «gauche de la gauche». Les plus jeunes électeurs trouvent le candidat UMP trop «réac» sur le cannabis, les téléchargements illégaux... ils n'apprécient guère les policiers, s'inquiètent pour leur avenir et se demandent comment trouver un emploi. La grande inconnue: sont-ils vraiment prêts à sacrifier leur dimanche pour aller voter?