Russie

Avant la présidentielle, le Kremlin sème la discorde dans l’opposition

Candidat déclaré mais exclu du scrutin, Alexeï Navalny tentait de saper la légitimité d’un scrutin joué d’avance. Au lieu de cela, c’est le Kremlin qui sape son statut d’opposant principal en lui jetant une rivale dans les jambes

Le chef de file de l’opposition Alexeï Navalny est prié d’attendre 2028 avant de pouvoir se présenter à des élections, a sèchement fait savoir mardi la présidente de la commission électorale, Ella Pamfilova. Entre-temps, le Kremlin lui cherche des remplaçants pour préserver la légitimité du scrutin présidentiel du 18 mars prochain, où tout semble joué d’avance.

Le manège a démarré le 1er septembre dernier, lorsque le respecté quotidien d’affaires Vedomosti a révélé que l’administration présidentielle cherchait des candidates féminines pour rivaliser avec Vladimir Poutine. Or, les femmes ne jouent qu’un rôle de second plan dans la politique russe et les sondages suggèrent que l’électorat est peu enclin à confier à une femme les rênes du pays. Vedomosti a cité quelques noms issus de la frange ultra-conservatrice (et donc pro-Poutine), mais aussi celui, plus glamour, de Ksenia Sobtchak.

La «Paris Hilton russe»

Vedette de la télé-réalité, surnommée la «Paris Hilton russe», Ksenia Sobtchak, 35 ans, s’est rapprochée de l’opposition libérale au cours des cinq dernières années. Devenue présentatrice de l’unique chaîne télévisée indépendante, elle a peu à peu acquis ses galons de journaliste d’opposition. Mais personne n’a oublié qu’elle est aussi la fille de l’ancien maire de Saint-Pétersbourg Anatoli Sobtchak, l’homme qui a lancé Vladimir Poutine en politique. Sa mère, Lioudmila Naroussova, ancienne sénatrice, s’entend bien avec le ministre de la Défense Sergueï Choïgou. Autrement dit, Ksenia Sobtchak garde un pied dans le premier cercle du pouvoir tout en apparaissant comme une libérale-démocrate férue de changement.

Bien qu’elle rejette toute accointance avec l’administration présidentielle, Ksenia Sobtchak entretient le doute et n’a pas clairement réfuté ses ambitions politiques. Selon la rumeur qui la poursuit, elle chercherait un directeur de campagne. Le week-end dernier, elle aurait rencontré Vladimir Poutine dans le cadre du tournage d’un film documentaire qu’elle réalise sur son père. Et pour ajouter à la confusion, Ksenia Sobtchak affirme travailler sur un vaste projet journalistique lié à la présidentielle, dont elle garde les contours secrets.

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Passe d’armes

Alexeï Navalny, qui semblait jusque-là proche de Sobtchak, a réagi avec aigreur depuis la cellule où il est emprisonné pour un mois. «Il s’agit d’un jeu plutôt dégoûtant du Kremlin intitulé «Nous allons placer dans le scrutin une libérale rigolote pour détourner l’attention.» Tout en soulignant le fait que Sobtchak n’a pas confirmé sa candidature, il note que ses manières et son intérêt évident suggèrent qu’elle a bien l’intention de se présenter. Il enfonce le clou et affirme que sa nouvelle rivale supposée soutient des opinions «misanthropes».

Piquée au vif, Sobtchak accuse sur son compte Instagram (5,2 millions d’abonnés): «Navalny, tu incites de facto tes partisans à participer à des meetings non autorisés […] à cause de ton monopole, nous [les libéraux-démocrates] apparaissons comme un groupe peu nombreux, faible et incapable. Or, les choses ne sont pas ainsi.»

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Les entourages des deux personnalités ont creusé le fossé, les premiers en accusant Sobtchak d’avoir cherché l’approbation de Vladimir Poutine le week-end dernier, une forme de «traîtrise». Les seconds reprochent à Navalny son autoritarisme.

La politologue Lilia Shevtsova voit dans cette intrigue une distraction et un piège pour Navalny. «Cela détourne l’attention de la situation réelle et insuffle du burlesque dans un paysage politique russe passablement ranci, jusqu’à ce que le Kremlin trouve autre chose pour «distraire les travailleurs». Et en même temps, l’apparition de Sobtchak sur la scène a réussi à enrager l’opposition.» La stratégie de Navalny consistait à ôter toute légitimité au scrutin, mais c’est lui qui voit aujourd’hui sa légitimité entamée, alors que le Kremlin reprend l’initiative.

En face, Vladimir Poutine, 65 ans, n’a toujours pas annoncé sa candidature pour un 4e mandat et la rumeur dit qu’il attendra le tout dernier moment pour le faire, soit début décembre. L’administration présidentielle a pour mission de lisser le paysage politique de manière à permettre sa réélection dès le premier tour.

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