France

La présidentielle dans les palmes du Canard enchaîné

A l’origine du «Penelopegate», l’hebdomadaire satirique français s’en prend cette semaine à Emmanuel Macron. Son concurrent Mediapart, en pleine forme économique, traque aussi les affaires. Une surenchère dangereuse?

Après l’affaire Fillon, les affaires Macron? Pas une semaine, dans la course présidentielle, sans que Le Canard enchaîné, centenaire depuis 2016 (1),épingle un nouveau candidat à son tableau de chasse. Depuis le 25 janvier, date de ses révélations sur les soupçons d’emplois fictifs occupés par Penelope Fillon, l’hebdomadaire satirique français tient plus que jamais en joue les politiques.

Les Français sont trop tolérants avec leurs dirigeants

Emmanuel Macron en a fait l’expérience mercredi avec la publication d’un article sur le financement d’une fête donnée en janvier 2016 lors du salon de l’innovation technologique de Las Vegas durant laquelle l’intéressé, alors ministre de l’Economie, avait fait son show. Pas d’appel d’offres enregistré. Le tout sur fond de controverse autour de l’utilisation avant sa démission du gouvernement à fin août 2016 de la presque totalité des frais de bouche alloués à son ministère.

«Oui, Macron est dans notre radar. Comme les autres candidats, reconnaît Claude Angeli, vétéran chroniqueur du palmipède. Les Français sont trop tolérants avec leurs dirigeants. D’un côté, ils laissent couler. De l’autre, ils dénoncent les privilèges des élus. Notre ligne est plus simple: nous révélons des faits.»

Le Canard met tout sur le même plan

Le Temps est bien placé pour écrire sur les soupçons qui planent sur Emmanuel Macron à propos de son patrimoine prétendument sous-estimé ou de sa campagne. Quand le candidat d’En marche! a présenté son programme le 2 mars, la seule question sur une possible «affaire Macron» fut posée par nos soins. La réponse, après la surprise d’être ainsi interrogé, fut limpide. A l’entendre, la régularisation de son impôt sur la fortune (pour un montant de 6000 euros) s’est faite aux conditions du fisc.

Emmanuel Macron avait ensuite dénoncé la dangereuse prolifération des rumeurs le concernant. «Le problème de ces soi-disant affaires est qu’elles ne se ressemblent pas du tout, explique un ex-collaborateur du ministre. Fillon est soupçonné d’avoir employé sa femme et ses enfants à ne rien faire avec l’argent public. Macron a participé, dans le cadre de ses fonctions, à une fête de la French Tech. Or Le Canard met tout sur le même plan.»

Mediapart également critiqué

Le volatile le plus redouté par les dirigeants français n’est pas le seul à se faire taper sur le bec. Mediapart est aussi dénoncé, en particulier par le Front national, qui reproche au site d’information dirigé par Edwy Plenel de «faire du journalisme à charge» dans l’affaire du financement de ses précédentes campagnes, et dans celle des faux assistants parlementaires européens FN (un second a été mis en examen vendredi, et le Parlement de Strasbourg continue de demander le remboursement d’environ 300 000 euros). Autre complainte entendue ces jours-ci: celle du député écologiste Denis Baupin, accusé de harcèlement sexuel en mai 2016, dont les poursuites viennent d’être classées sans suite pour prescription des faits.

Soutien des lecteurs

Problème pour ceux que le journalisme d’investigation hérisse, Mediapart et Le Canard sont soutenus par leurs lecteurs. Jeudi, le site a confirmé avoir dépassé les 130 000 abonnés. Son bénéfice 2016 atteint 1,9 million d’euros. Son ardoise fiscale controversée (un litige l’opposait au fisc sur le taux de TVA) a été épongée. Le Canard, de son côté, a vendu à plus de 400 000 exemplaires son édition du 25 janvier. Claude Angeli en sourit: «La presse nous reprend parce que nos informations sont fiables. François Fillon lui-même n’a jamais contesté les montants.»

La présidentielle est-elle biaisée parce que «palmée»? «Non, juge le député socialiste René Dosière, auteur d’Argent, morale et politique (Ed. du Seuil). Face à ces enquêtes, combien d’articles favorables aux candidats sont publiés? Le Canard ou Mediapart n’avancent pas masqués. Les politiques savent qu’ils volent au-dessus d’eux.»

Les gens ont perdu leurs illusions. Ils estiment que toute la caste politique est corrompue. Nos investigations prouvent que tout n’est pas perdu

Les partisans de François Fillon rêvent néanmoins du coup de fusil parfait qui plomberait Le Canard: une relaxe de leur candidat le 15 mars, après sa comparution devant les juges (son épouse est, elle, convoquée le 28). «Si Fillon n’est pas mis en examen, et si les preuves qu’il a apportées aux juges sont estimées convaincantes, que fera Le Canard? Il s’excusera auprès des électeurs? Qui lui volera dans les plumes?» s’énervait en février le député LR de l’Ain Damien Abad.

Claude Angeli riposte: «Les grandes idées de révolution ou de démocratie sociale sont mortes. Les gens ont perdu leurs illusions. Ils estiment que toute la caste politique est corrompue. Nos investigations prouvent que tout n’est pas perdu.» Ni remords, ni inquiétude à l’heure des fake news et des médias sociaux assommoirs? «Un bon journaliste serait donc celui qui choisit de ne pas publier les informations crédibles et vérifiées en sa possession parce qu’elles posent problème? Pardon, mais ma conception de la démocratie n’est pas celle-là.»


(1) «Le Canard Enchaîné, 100 ans. Un siècle d’articles et de dessins», Patrick Rambaud et Bernard Comment (Ed. Seuil)

A lire également le livre de Claude Angeli: Les plaisirs du journalisme (Ed. Fayard)


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