Les Portugais élisent dimanche leur président de la République parmi six candidats, cinq de gauche et un de droite. L'actuel détenteur de la fonction, Jorge Sampaio, un socialiste modeste et populaire, achève son deuxième mandat de cinq ans, le maximum autorisé par la Constitution.

Le mieux placé dans les sondages - il passerait la barre des 50% dès le premier tour - est l'ancien premier ministre Anibal Cavaco Silva, 66 ans, membre éminent du Parti social-démocrate (PSD) dont il s'est cependant séparé pour mener sa campagne. Figure austère dont seuls les intimes disent connaître les traits d'humour, Cavaco Silva se présente en protecteur contre toutes les peurs qui assaillent les Portugais: peur du chômage, peur du terrorisme, peur de l'Etat dérégulateur comme de l'Etat fiscal, etc. Dans ce rôle, il cherche à rassurer et, rassemblant au centre, il s'est mis à dos la droite ultra-libérale et celle de l'ancien régime, qui n'ont pas de candidats mais ne lui feront aucun cadeau électoral.

Cavaco Silva jouit en revanche de l'appui de l'élite militaire issue de la révolution d'avril 1974, et notamment de l'ancien président Ramalho Eanes, en tête de son comité de parrainage. Le mépris que les hauts officiers jadis révolutionnaires n'ont cessé d'éprouver depuis trente ans pour les partis politiques, s'exprime aujourd'hui d'autant plus ouvertement que leur candidat est lui-même critique de son propre parti. Une forme de populisme antiparlementaire colore ainsi fortement la candidature de l'ancien premier ministre.

Elle est accentuée par un phénomène politique semblable à gauche. Le Parti socialiste (PS) s'est en effet donné pour candidat Mario Soares, 81 ans, le plus grand éléphant de la scène nationale, fondateur de la démocratie constitutionnelle, président durant dix ans (1986-1996), faiseur de rois, de vice-rois, de princes et de cardinaux. Mais sa désignation, fort controversée au sein d'un parti marqué par les conflits de génération, a suscité la candidature sauvage d'un autre socialiste, le poète Manuel Alegre, 69 ans, qui dénonce sans désemparer les acointances de clans, les manœuvres de cliques, le caractère non démocratique des décisions dans les partis et leurs gouvernements. Or la surprise est que sans appui du Parti socialiste - qu'il représente paradoxalement comme vice-président de l'Assemblée de la République - et sans grands moyens pour faire campagne, Manuel Alegre est donné deuxième dans les sondages, autour de 15%, contre seulement 9 à 11% pour Mario Soares, pourtant accompagné dans chacun de ses meetings par force ministres et députés.

Si les mauvais scores de Soares étaient attendus, la débâcle ne l'était pas. L'homme est courageux, il se bat comme un vieux lion, embrasse les poissonnières sur les marchés, salue les chauffeurs d'autobus, hèle les foules vaillamment jour après jour avec une santé physique renouvelée, même si la rigueur ou la précision intellectuelles lui font parfois défaut. Mais son âge le dessert. Les Portugais viennent l'écouter, l'aiment bien sans doute, mais ne voteront pas pour lui. Et d'autant moins qu'il a quatre concurrents dans son camp, deux d'extrême gauche, un communiste et Manuel Alegre, le dissident socialiste, tous embarqués dans la même dénonciation de ce système qui a fait de lui un candidat.

A gauche comme à droite, le populisme fait donc recette, dans un vide politique impressionnant, aucun des grands candidats ne se risquant à proposer un programme plus étoffé qu'une queue de morue séchée.

Si Anibal Cavaco Silva l'emporte, une cohabitation s'installera avec le gouvernement socialiste de José Socrates mis en place en mars dernier suite aux législatives anticipées de février 2005. Quel jeu jouera alors ce président «indépendant», ami des «militaires indépendants»? Certains lui prêtent l'intention de former son propre parti, un parti qui se dirait «républicain» quand les autres sont accusés de «trahir la République».