Rocambolesque. Le premier tour de scrutin de l'élection présidentielle restera certainement dans les annales de la république turque du fait du micmac juridique dont il a été victime.

L'unique candidat, Abdullah Gul, actuel chef de la diplomatie turque et numéro 2 du parti AKP (Parti de la justice et du développement) n'a pas réussi à obtenir vendredi après-midi les 367 voix nécessaires pour être élu dès le premier tour. Il devra donc attendre mercredi 2 mai pour se présenter de nouveau devant les députés. A moins que le processus électoral ne soit tout simplement invalidé par la Cour constitutionnelle et que l'assemblée ne soit dissoute. Un scénario loin d'être improbable.

Cet imbroglio juridique a été initié par le principal parti d'opposition, le CHP (Parti républicain du peuple), furieux de n'avoir pas été consulté par le gouvernement sur la candidature d'Abdullah Gul, un personnage qu'il juge dangereux pour le système laïc de la Turquie. Le CHP martèle depuis quelques semaines que, pour procéder au premier tour de scrutin, les trois quarts des députés, soit plus de 367, doivent être présents dans l'hémicycle. La précision a son importance car le Parti de la justice et du développement, au pouvoir depuis novembre 2002, ne dispose que de 352 élus. Cette interprétation de la Constitution divise, depuis, l'ensemble de la classe politique et des juristes.

Violation du règlement

L'AKP a rejeté avec véhémence cette vision des choses mais tentait toutefois de réunir ce quorum non officiel de 367 députés, histoire de couper court à la polémique. Depuis mardi, Abdullah Gul a ainsi multiplié les rendez-vous pour convaincre les députés indépendants et les élus des partis Anavatan et de la Juste Voie (DYP). En vain. Quelques minutes à peine avant l'ouverture du scrutin, les chefs de ces deux formations politiques, Erkan Mumcu et Mehmet Agar, forts de 26 députés, annonçaient solennellement à la télévision qu'ils boycotteraient le premier tour, comme les élus du CHP. Résultat, au moment de passer au vote, l'assemblée comptait 361 députés, permettant au parti de Deniz Baykal de porter plainte devant la Cour constitutionnelle pour violation du règlement.

«Si la cour juge ce vote illégal, nous aurons des élections anticipées et donc une mini-crise politique, explique Hakan Yilmaz, professeur de sciences politiques à l'Université du Bosphore. Mais je pense que les électeurs rejetteront la faute sur le parti CHP, qui ne fait qu'utiliser un vide juridique. C'est une tactique d'après moi politiquement insensée. Le CHP risque de sortir perdant des prochaines élections. Il n'est jamais sage de créer une crise.»

Face à cette situation exceptionnelle, le scénario d'élections anticipées devient crédible. Selon de nombreux observateurs, la Cour constitutionnelle - dont une partie des membres a été nommée par l'actuel président, Ahmet Necdet Sezer, un farouche opposant à l'AKP - pourrait trancher en faveur du CHP. «Nous sommes un pays dont le président de la République va être choisi par la Cour constitutionnelle», s'insurgeait vendredi à la télévision Murat Yetkin, du journal Radikal.

A l'issue du vote (357 voix pour, 3 votes contre, 1 abstention), Recep Tayyip Erdogan s'est félicité du vote massif des députés en faveur d'Abdullah Gul mais n'arrivait pas pour autant à cacher son stress. Lui qui mardi était acclamé par les élus de son parti lors de l'annonce de la candidature d'Abdullah Gul arborait vendredi un visage fermé et tendu. La grande manifestation organisée ce dimanche à Istanbul par ses opposants ne devrait pas le calmer.