La reine Elisabeth a beau en être à son cinquième voyage officiel en Allemagne, il n'est pas certain que la paix ait été véritablement signée entre Londres et Berlin. Les missiles que continuent à s'échanger, par-dessus la Manche, les tabloïds anglais et allemands prouvent en tout cas qu'il existe toujours, de part et d'autre, un vieux fond d'hostilité populaire très profitable à la hausse des tirages.

C'est le quotidien de boulevard Daily Express qui, il y a deux semaines, a soufflé sur les braises de l'histoire en découvrant le programme de la visite royale en Allemagne, du 2 au 4 novembre. Après une visite à Berlin et à Potsdam, Sa Gracieuse Majesté doit en effet se rendre à Dresde, où elle parrainera un concert de l'Orchestre philharmonique de Berlin au bénéfice de la restauration de l'église Notre-Dame, la somptueuse Frauenkirche, détruite par un bombardement anglais.

«Les Allemands veulent que la reine s'excuse pour la guerre», a titré le Daily Express, dont le propriétaire, Richard Desmond, ferait, dit-on, le pas de l'oie et saluerait d'un tonitruant «Sieg Heil» tout visiteur allemand. Et d'ajouter que les Allemands sont toujours tentés de réécrire l'Histoire à leur manière. Malgré les démentis des différents ministères, malgré l'embarras du Palais royal embrigadé dans un conflit qu'il n'imaginait pas, les journaux populaires se sont lancés dans la surenchère. «Il ne doit jamais être permis aux Allemands d'oublier leur mauvais passé», a prévenu le Daily Mail. Chaque mot d'excuse serait «déplacé».

«La reine s'excusera-t-elle?»

Pour ne pas être en reste, la Bild Zeitung s'est empressée de relayer la controverse à sa manière. «La reine s'excusera-t-elle?», demandait-elle jeudi, en appelant en renfort l'historien berlinois Jörg Friedrich. «Les conséquences de ce bombardement barbare – sans objectif stratégique et qui ne visait que la population civile – sont à peine connues en Angleterre», selon lui.

Depuis cette nuit du 13 février 1945, qui vit 770 bombardiers anglais déverser sur ce joyau baroque, cette Venise du Nord, 1500 tonnes de bombes et 650 000 bombes incendiaires, faisant plus de 35 000 morts, la Grande-Bretagne marque un attachement particulier à la restauration de ce patrimoine mondial. Des entreprises anglaises ont donné plusieurs centaines de milliers d'euros pour la reconstruction de l'église et la reine elle-même a, de manière discrète, fait un geste personnel.

Le maire de Dresde, lui, n'attend aucune excuse, mais «un geste de réconciliation». Pour beaucoup d'Allemands, la mauvaise foi de la presse boulevardière démontrerait que les Anglais ne se pardonnent toujours pas, au fond d'eux-mêmes, l'anéantissement de Dresde.