revue de presse

La presse juge le pape, qui ne juge pas les gays

Les propos du pape François – «Qui suis-je pour juger les gays?» – ouvrent-ils une nouvelle ère dans l’Eglise catholique, ou marquent-ils un adoucissement de la forme, mais pas du message?

Il y a la forme, et il y a le fond. «Dans l’avion le ramenant de Rio, le saint-père a dialogué avec les journalistes pendant une heure vingt-deux, sans aucun filtre, ni sans éluder aucune question, s’extasie Le Figaro, le pape a ainsi commenté – debout malgré les turbulences – son voyage, mais aussi les points les plus brûlants de l’actualité du Vatican à travers une vingtaine de réponses spontanées. Très à l’aise, ses réponses sont souvent entrecoupées de rires, François aimant à l’évidence plaisanter avec son auditoire.» «Sa franchise est désarmante, abonde la BBC. Préparez-vous à quelques grosses surprises.»

Elles sont déjà là, en partie. Car pour tous, les propos du pape sur les homosexuels semblent marquer une étape majeure. L’excellent blog Vaticaninsider retrace ce qu’il a répondu exactement, à une question du Wall Street Journal: «Tant de choses ont été écrites sur le lobby gay. Je n’ai jamais rencontré personne au Vatican avec «gay» marqué sur sa carte d’identité. Il y a une différence entre être gay, avoir des tendances gays, et faire du lobbying. Les lobbies ne sont pas bons. Si une personne gay est en recherche avide de Dieu, qui suis-je pour la juger? L’Eglise catholique enseigne que les gays ne doivent pas être discriminés et qu’ils doivent se sentir accueillis. Etre gay n’est pas le problème, c’est le lobbying, et cela vaut pour tous les lobbies, les lobbies de l’argent, les lobbies politiques, les lobbies des francs-maçons.»

«La christianité redevient cool»

Des propos qui ouvrent un concert de louanges. «Il ouvre la porte à une nouvelle ère de réconciliation au sein de l’Eglise catholique romaine», juge le WSJ, qui propose la vidéo des propos de François, et rappelle qu’en 1986, le Vatican avait qualifié l’homosexualité comme un «désordre objectif», et qu’en 2005, Benoît XVI avait signé un document interdisant la prêtrise aux gays. «Le pape coupe court à une grande méfiance entre l’Eglise et les personnes attirées par le même sexe.» «Alléluia! 2013 pourrait bien être l’année au cours de laquelle c’est redevenu cool d’être chrétien, se réjouit le responsable des questions religieuses au Huffington Post. Le pape a choqué le monde en disant «Qui suis-je pour juger les gays?» et en ouvrant la porte aux prêtres gays et à l’adoucissement de la ligne dure de l’Eglise contre les LGBT. Déjà vendredi dernier, Monseigneur Desmond Tutu, l’icône du mouvement anti-apartheid, a bousculé les esprits en disant qu’il préférerait aller en enfer plutôt que dans un paradis qui serait homophobe. La christianité redevient cool!»

«Vent de fraîcheur», «ouverture», «changement de ton»: l’appel lancé par le pape François à ne pas juger les personnes homosexuelles a aussi été chaudement accueilli tant par le diocèse de Québec que par les représentants de la communauté gaie de la capitale, renchérit Le Soleil canadien. «Ces propos envoient une vague de choc dans l’Eglise, écrit le Time, avec ces commentaires qui sont courts, subtils, mais indiscutablement directs.»

«C’est un signe supplémentaire de l’écart entre les chemins pris par Benoît XVI et François pour aborder la doctrine, commente le New York Times. Benoît, le théologien timide, s’intéressait plus à l’éthique, voulait une église plus pure, même si elle devait se rétracter. François a été élu pour sa conviction que l’Eglise catholique doit dialoguer avec le monde, même avec ceux qui ne sont pas d’accord avec elle, pour rester vibrante et avec un message.»

Louanges, mais…

«A partir d’un certain moment, le ton devient la substance», écrit John L. Allen, l’expert du Vatican au National Catholic Reporter. Pourtant, le même explique dans le New York Times: «Les experts du Vatican ont été prompts à souligner que le propos de François n’est pas que des prêtres, ou que quiconque doive agir selon ses tendances homosexuelles, que l’Eglise considère comme un péché. Mais qu’il fasse ces commentaires, et même qu’il utilise le mot de «gay», est cependant révolutionnaire, et va susciter la discussion dans les diocèses, où les évêques sont divisés sur la question d’accepter ou non des prêtres gays, mais célibataires…»

«On dirait que toute la frénésie sur le mal de l’homosexualité a été perdue dans la transition entre Benoît et François», écrit de son côté The Daily Beast, qui évoque un pape «radical». Mais le site se veut néanmoins plus prudent et réservé: en citant encore John Allen, décidément: «Ça me rappelle Jean-Paul II en 1978, lui aussi était un pape qui a changé la façon de diriger la papauté, il faisait la une des magazines, c’était aussi un révolutionnaire, mais on n’a pas mis longtemps à voir que c’était le style qui changeait, pas le message.»

Alors? Wait and see. «La réponse la plus importante à ces propos viendra des pays où les gouvernements et la culture sont bien moins ouverts à l’homosexualité, reprend le Time, […] comme la République démocratique du Congo par exemple, où l’activité homosexuelle peut être un crime, et où la violence contre les gays et les lesbiennes est ordinaire. Mais le pays est catholique à 50%, et si l’Eglise catholique adopte le comportement du pape François, le climat envers la communauté gay pourrait radicalement changer.»

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