ESPIONNAGE

La presse parisienne doute de l'ampleur de l'ancien réseau soviétique

Ancien archiviste du KGB, Vassili Mitrokhine «révèle» dans un livre le profil des Français qui auraient travaillé pour Moscou: industriels, fonctionnaires et journalistes…

«Le KGB avait tissé un vaste réseau d'influence en France»: sous ce titre alléchant, le journal Le Monde daté de jeudi consacre une large place aux «révélations» de l'ouvrage paru en Grande-Bretagne, The Mitrokhin Archive (Le Temps du 14 septembre). A lire les pages consacrées à l'Hexagone, c'est à croire que l'URSS, effectivement, aurait réussi ses meilleures prises, après l'Angleterre, dans la France des années 50 et 60. La presse (dont Le Monde, L'Express et surtout La Tribune des Nations, ce modeste hebdomadaire dirigé par André Ulmann, lui-même communiste), mais aussi les Affaires étrangères, l'administration, les milieux politiques, l'industrie, la haute technologie, rien n'aurait résisté à la pénétration soviétique. La liste est longue des agents – on en compterait une cinquantaine – qui auraient cédé aux charmes du Grand Frère socialiste.

Enumérons. Chez les hommes d'affaires, c'est un certain François Saar-Demichel, ancien résistant et industriel de la pâte à papier qui tiendrait la vedette. Il aurait été recruté par le KGB en 1955 pour pénétrer les milieux gaullistes. C'est lui – tout n'est pas perdu, on le voit – qui aurait ouvert la porte de l'URSS au système de télévision français SECAM. Sa veuve dément énergiquement.

Dans l'administration, le cas d'un responsable du chiffre au Quai d'Orsay est sûrement la plus belle proie des services soviétiques. Et cela pendant… trente ans. Est-ce l'influence imposante du Parti communiste à la Libération? La faible organisation des services français? Toujours est-il que, sous des noms de code, quatre membres du SDCE (les services français), un membre de la DST, un fonctionnaire des Renseignements généraux, un homme de la Défense et un de la Marine auraient été des agents soviétiques.

Qui est ce «Gilbert», nom de code d'un des deux personnages influents du Parti socialiste que le KGB se vante d'avoir recruté? La DST dit savoir: ce serait Claude Estier, actuel président du groupe socialiste au Sénat. Si les rumeurs le concernant sont anciennes, rien ne permet d'établir le rôle que lui attribue Mitrokhine. Claude Estier lui-même les taxe de «tissu d'inepties».

La presse, enfin. Moscou pensait avoir son homme à Paris: l'excellent analyste politique que fut André Ulmann aurait en effet touché de l'argent, de 1946 à sa mort en 1970, pour porter à bout de bras son petit journal, dont le KGB estimait qu'il était le miroir de la juste pensée de la glorieuse URSS. De fait, Ulmann a surtout joué un certain rôle dans la lutte idéologique en dénonçant dans les Lettres françaises (la célèbre revue dirigée par Aragon) le livre de Khravtchenko, J'ai choisi la Liberté, provoquant un procès retentissant, où la gauche bien pensante de l'époque put vilipender celui qui, avec David Rousset, dénonçait le système stalinien et l'existence de camps en URSS.

Quant à la pénétration dans les rédactions parisiennes, la Résidence – c'est le nom que les services soviétiques se donnaient en France – estimait avoir recruté six de ses meilleurs agents dans la presse. Au Monde, à L'Express et à l'Agence France-Presse. On se vante des «préjugés prosoviétiques» du Monde. On identifie deux journalistes importants (non cités) du quotidien de la rue des Italiens. Mieux, on apprend qu'Andropov lui-même fut sollicité en 1981 pour permettre à deux journalistes (d'organes non précisés) de se rendre en Afghanistan. Ces deux hommes auraient été parmi les mieux payés du KGB à Paris.

Des miettes d'informations

Mis en cause, Le Monde relève non sans raison que dans l'esprit obtus et cynique de l'espionnage, «les prises de position des journaux, comme celles des partis, ne peuvent s'expliquer que par les liens obscurs de leurs auteurs avec de généreux commanditaires». Plus encore, note le grand quotidien, [dans la guerre froide] «le progressisme […] n'est pas né dans les officines du KGB». En bref, soit pour rêver aux succès de leurs entreprises, soit pour se faire valoir auprès de la centrale, les espions russes ont sans doute exagéré l'influence qu'ils s'attribuent, en ne comptant pour rien le libre arbitre des journalistes. Dans Le Figaro, Georges Suffert est plus réservé encore: «Que Moscou, écrit-il, ait disposé d'agents en France, c'est bien compréhensible. Même nos pauvres services avaient des agents cachés [en URSS]. Donc pas de quoi s'émouvoir.» Et il ne s'étonne pas non plus que dans les journaux, des hommes ont pu croire qu'«informer l'URSS n'était pas trahir, c'était servir la paix». Mais l'éditorialiste touche particulièrement juste en notant que les agents soviétiques ont «recruté partout des seconds, voire des troisièmes couteaux. Moscou recevait des miettes d'informations: ça ne pouvait pas servir à grand-chose. Mais le système s'en satisfaisait.»

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