Le chef du parti islamiste modéré turc, Recep Tayyip Erdogan, a été reçu mercredi par le président Jacques Chirac en personne. Le grand vainqueur des élections turques du 3 novembre effectuait la dernière étape de sa tournée européenne dans la perspective du sommet européen de Copenhague les 12 et 13 décembre prochain. A Rome, Athènes, Madrid, Berlin, Londres, Bruxelles, Strasbourg, Copenhague et maintenant Paris, le chef du Parti de la justice et du développement (AKP) a été reçu partout comme un chef d'Etat.

«Traité comme les autres»

Alors qu'Erdogan a annoncé hier à Paris une révision de la Constitution et une série de mesures notamment dans le domaine des droits de l'homme afin de permettre l'intégration de la Turquie à l'Union, Ankara pèse fortement sur deux projets européens: l'élargissement et la défense commune. Le gouvernement turc détient aussi l'une des clés de l'adhésion paisible de Chypre – qui doit rejoindre l'UE au 1er mai 2004 – mais qui reste encore divisée. Membre de l'OTAN, Ankara a dressé son veto à un accord avec les Quinze, indispensable à la mise sur pied des futures forces militaires européennes. La Turquie dispose donc de deux moyens de pression sur l'Union européenne pour tenter d'obtenir «la date de la date», soit un rendez-vous avec l'Europe pour commencer officiellement les négociations d'adhésion. Les nouveaux dirigeants turcs espèrent obtenir satisfaction au Sommet de Copenhague. Ils risquent pourtant de n'obtenir qu'une «clause de rendez-vous» pour fixer la date d'ouverture des négociations d'adhésion. Le premier ministre danois, qui peut s'attendre à ce que la «question turque» domine le Conseil européen qui couronnera sa présidence de l'Union, a réclamé à Recep Tayyip Erdogan un calendrier précis des réformes que la Turquie dit vouloir mettre en œuvre. Anders Fogh Rasmussen a promis que la rencontre de Copenhague définirait «la prochaine étape de la candidature turque» et précisé que «la Turquie sera traitée comme les autres candidats, ni plus ni moins».

L'attitude du président en exercice des Quinze est caractéristique de la ligne adoptée par l'Europe ces derniers jours. Les critères de Copenhague, tous les critères de Copenhague, rien que les critères de Copenhague, voilà ce que répètent désormais en cœur les chefs d'Etat et la Commission à Bruxelles, rappelant invariablement la nécessité pour tous les pays candidats à l'adhésion de remplir les conditions économiques et politiques définies en 1993 dans la capitale danoise. Malgré cette posture unanimement légaliste, un diplomate danois à Bruxelles estimait que la décision qui serait prise à Copenhague serait plus «potentiellement politique» que technique. Le président de la Convention sur l'avenir de l'Europe, Valéry Giscard d'Estaing, avait tenté de soulever la question même de la candidature turque, en déclarant le 8 novembre que son adhésion signifierait «la fin de l'Union européenne». Il n'a, au niveau européen, été suivi que par le parlement. A Strasbourg, la semaine passée, le chef de l'AKP a reçu un accueil en demi-teinte. Les députés ont rejeté deux propositions concernant la Turquie. Ils ont dit non aux conservateurs qui proposaient de remplacer l'adhésion turque par un partenariat particulier. Ils ont aussi refusé une motion libérale qui leur demandait de reconnaître que la Turquie était candidate et avait donc vocation à rejoindre l'Union. A Bruxelles, des diplomates européens faisaient également part de leurs doutes. L'un d'eux s'interrogeant par exemple sur les Etats-Unis, qui poussent l'adhésion turque, en concluant que Washington avait intérêt à promouvoir tout ce qui pouvait affaiblir l'Europe. Malgré le débat amorcé dans les médias et les discussions de coulisses, les chefs d'Etat et de gouvernement et la Commission ne sont pas entrés en matière. Jacques Chirac et Gerhard Schröder ont donné le ton au sommet de l'OTAN à Prague en déclarant tout net qu'Ankara demeurait candidate, même si elle n'était pas prête. «Il faut bien admettre que la Turquie a toute sa place, dans la mesure où elle adhère aux mêmes valeurs que l'Europe», a dit Jacques Chirac. «Voulez-vous soutenir les forces qui sont ouvertes à l'Occident? a demandé le chancelier allemand. Il est dans l'intérêt national de l'Allemagne de défendre ces forces.» C'est peut-être à Athènes, où il était le 18 novembre, que Recep Tayyip Erdogan a reçu l'accueil le plus chaleureux. La Grèce, qui voit poindre une solution sur Chypre, appuie désormais la candidature turque et veut resserrer les liens. Une bonne nouvelle pour Ankara, car Athènes prendra en mains les destinées de l'Union au début de 2003.