Ils n'ont pas voté samedi. Agglutinés dans des dispensaires de fortune à travers les provinces dévastées du delta de l'Irrawaddy, entre un et deux millions de Birmans attendent toujours des soins, de la nourriture et un toit.

«Pour la junte au pouvoir, la priorité reste de canaliser l'aide, pour contrôler le plus possible la déferlante humanitaire aux portes du pays», confirme au Temps un responsable de l'ONU en Birmanie. La tenue, le 10 mai, du référendum sur la Constitution rédigée par les militaires, a montré que les généraux n'entendent pas voir la désolation causée par le cyclone Nargis faire dérailler leur mainmise sur le pouvoir qu'ils exercent sans partage depuis 1962.

Dimanche, le quotidien à leur botte, le New light of Myanmar titrait sur ce vote «couronné de succès», dont seules les provinces sinistrées ont été exemptées. Une satisfaction en forme de camouflet pour la population, alors que le bilan officiel fait maintenant état de plus de 32000 morts et autant de disparus, très inférieur à celui avancé par les Nations unies pour qui le bilan dépasserait les 60000 morts.

Visas au compte-gouttes

Si les portes du pays se sont entrouvertes ce week-end, les conditions imposées par le régime restent drastiques. Bien qu'un avion américain C130 rempli d'aide ait pu atterrir à Rangoon, suivi d'un autre affrété par Médecins sans frontières avec 34 tonnes de matériel à bord, les militaires veulent tout contrôler. «Le gouvernement du Myanmar est ravi de recevoir l'assistance internationale, mais la distribution est du seul ressort des autorités et les étrangers ne seront pas autorisés à visiter les zones sinistrées, sauf permission spéciale donnée au cas par cas», a répété, lundi, un courrier envoyé à toutes les agences humanitaires présentes sur place par le Ministère des affaires sociales.

La réaction de l'Union européenne, qui n'a pour l'heure débloqué que 2 millions de dollars sur les 30 millions mis à disposition, ne s'est pas fait attendre: une réunion des ministres de la Coopération des Vingt-Sept se tient aujourd'hui à Bruxelles. Le commissaire Louis Michel envisage de se rendre à Rangoon dans l'espoir d'y être reçu et de débloquer les visas. Selon un document onusien dont Le Temps a pris connaissance, deux visas seulement sur les 26 demandés en urgence par des organisations non gouvernementales, et un seul sur les 24 demandés par l'ONU ont été attribués depuis une semaine. L'ONU semble toutefois vouloir éviter l'affrontement et parle «d'obstacles de procédure». Une idée serait de transformer l'ex-aéroport militaire de Don Muang à Bangkok (Thaïlande), en centre de transit de l'aide.

Zones rayées de la carte

Les informations, dans l'intervalle, démentent les affirmations des autorités selon lesquelles la situation est «sous contrôle». Un rapport de l'ONU confirme que certaines zones ont été «totalement rayées de la carte» par le cyclone. L'organisation Save The Children affirme qu'environ 3000 écoles auraient été partiellement ou totalement détruites. Un convoi routier de Malteser, la branche humanitaire de l'ordre de Malte, a pu atteindre sous escorte la ville de Labutta où l'eau potable fait défaut.

La déficience logistique du régime est mise en cause: selon un ambassadeur scandinave en poste à Rangoon, plusieurs hôpitaux proches des zones sinistrées seraient en bon état «avec quantité de lits inoccupés» sans que les autorités cherchent à les utiliser. «La population s'éparpille dans tous les sens en direction des grandes villes» note le diplomate, furieux de constater qu'à Rangoon, «les officiels sont plus préoccupés par l'entretien des rues que par l'assistance aux victimes».

La corruption et les intermédiaires véreux commencent enfin à apparaître. Plusieurs convois routiers d'aide en provenance de Thaïlande se seraient vu contraints d'acquitter une taxe d'environ 1000 dollars aux militaires. Mais l'ONU refuse de confirmer. Le Programme alimentaire mondial hésite, lui, à se lancer dans des achats massifs de riz en Birmanie pour ne pas déstabiliser le marché. Une demande onusienne de disposer de trois hélicoptères est toujours en souffrance. Habituée à faire plier la population sous son joug, la junte militaire birmane continue de gérer la générosité internationale comme elle l'a toujours fait: en ennemi.