Maryam Al-Khawaja savait très bien que la probabilité qu’elle s’attire des ennuis en rentrant à Manama était élevée. La militante la plus en vue des droits de l’homme à Bahreïn, qui vit en exil au Danemark depuis deux ans, a pourtant pris le risque de retourner dans son pays le 30 août dernier. Dès son arrivée à l’aéroport, la jeune femme de 27 ans, qui voyageait avec son passeport danois, a été interpellée. Avant d’être incarcérée dans la prison d’Isa Town, elle a eu le temps de twitter son arrestation. La détention de la co-directrice du Gulf Center for Human Rights a été prolongée de dix jours samedi. La justice l’accuse d’agression sur une représentante de la police. Elle n’a, pour l’heure, pas pu contacter le moindre avocat.

Son père Adbel Hadi al-Khawaja, un critique historique de la dynastie sunnite qui règne sur l’archipel à majorité chiite, purge depuis juin 2011 une peine de prison à vie pour des accusations de complot. Au printemps 2011, alors que le peuple de Bahreïn se soulevait contre le régime des Al-Khalifa, dans le sillage des printemps arabes, il avait été l’un des principaux meneurs des manifestations pacifiques sur la place de la Perle, à Mamana. Le 25 août dernier, il a entamé une nouvelle grève de la faim, la seconde depuis le début de sa détention. La santé de ce dernier, âgé de 53 ans, se serait sensiblement détériorée, ce qui aurait décidé sa fille à braver les menaces. Il y a quelques jours, sa sœur, Zainab Al-Khawaja, qui vit à Bahreïn, a, elle aussi, été brièvement arrêtée après avoir demandé à rendre visite à son père.

Militante infatigable, Maryam Al-Khawaja, n’a cessé de sillonner la planète ces dernières années pour y plaider la cause de son peuple et faire en sorte que la chape de l’oubli ne s’abatte pas sur Bahreïn. Trois ans après les premiers rassemblements, les espoirs de libéralisation et d’avènement d’une monarchie constitutionnelle ne se sont jamais concrétisés. Une douzaine d’activistes et des centaines de jeunes manifestants croupissent en prison. Le 31 août, la condamnation à 10 ans de prison du photojournaliste Ahmad Humaidan a été confirmée en appel. Il avait couvert la contestation. En dépit de l’implacable répression, cette dernière ne s’est pas complètement tue et des heurts sporadiques secouent le pays.

Dans une vidéo réalisée en mai par Human Rights Watch, Maryam Al-Khawaja confie combien sa tâche «d’amplificateur» est ingrate: «Depuis trois ans, quatre à cinq fois par mois, je visite un pays. Malheureusement, je n’ai pas obtenu beaucoup de résultats. Nous en sommes même au point où la réaction internationale à la situation des droits de l’homme à Bahreïn est pire aujourd’hui que lorsque j’ai commencé.» Elle dénonce en particulier, l’absence de pressions exercées par les Etats-Unis et le Royaume-Uni, en qui elle voit les «principaux alliés» du régime. Mais elle ajoute: «Un jour, il faudra que j’y retourne. Le travail de plaidoyer à l’international est très important, mais l’Histoire montre que les batailles ont toujours été remportées de l’intérieur.»

Ses périples l’ont régulièrement menée à Genève. La jeune femme énergique y est bien connue des diplomates et elle est une grande habituée des travaux du Conseil des droits de l’homme (CDH). Elle devait d’ailleurs assister à sa 27e session ordinaire, qui débutera ce lundi au Palais des Nations. Elle s’est particulièrement mobilisée dans le processus de Déclaration conjointe sur Bahreïn, un groupe réunissant 47 pays membres du CDH préoccupés par la situation des droits de l’homme dans cet archipel du Golfe et dont la Suisse assure le rôle moteur.

Depuis que la nouvelle de son arrestation s’est répandue, le sort de Maryam Al-Khawaja suscite de nombreuses réactions. «La Suisse s’apprête à soulever le cas de Marayam Al-Khawaja auprès des autorités du Bahreïn», indiquait vendredi la Mission suisse à Genève. «Nous sommes très préoccupés par le fait que son arrestation soit liée à son travail légitime pour promouvoir les droits de l’homme à Bahreïn», a déclaré de son côté le Haut-Commissariat aux droits de l’homme. Il demande aux autorités de Bahreïn de prendre des mesures «immédiates» pour libérer la militante et tous les défenseurs des droits de l’homme.