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Primaire de la droite française: avantage François Fillon

A la fin du débat de jeudi soir, l’autorité de l’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy paraît solidement établie. François Fillon a imposé son projet libéral

Plus qu’un duel télévisé, c’était une occasion unique de refaire son handicap électoral du premier tour de la primaire de la droite française. Jeudi soir, sur le plateau de TF1 et France 2, Alain Juppé devait impérativement bousculer le favori du scrutin, François Fillon, arrivé en tête dimanche dernier avec 44,1% des suffrages.

A l’issue de ce débat sans concession, la course à l’investiture de la droite hexagonale n’a pas été modifiée. La bataille violente entre les deux hommes – qui se sont tutoyés – n’a pas eu lieu. L’un comme l’autre ont d’ailleurs à plusieurs reprises souligné leurs «convergences». Et Alain Juppé, qui avait besoin d’un clash pour exister, n’a pas cherché à acculer son voisin de pupitre.


Interactif.  Notre comparatif des programmes des deux candidats


Tout au long de l’échange – à l’exception d’une ou deux séquences sur l’avenir de la nation française, le remboursement des soins, la fermeté et sur les relations avec la Russie – l’assurance, la force de conviction ont dès lors été du côté de l’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy. A preuve: ses propositions – y compris la suppression controversée et sans doute irréalisable de 500 000 emplois publics en cinq ans – ont été au centre du débat. A l’aise sur son terrain, celui d’une droite forte, de «valeurs» résolues à changer les choses dès les premiers mois de sa présidence s’il accède à l’Elysée en mai 2017, François Fillon n’a pas battu en retraite.

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François Fillon, l’assurance du favori

Il fallait du cran pour affronter ce débat télévisé de l’entre-deux-tours, d’autant que ses positions économiques, sociétales et diplomatiques vont assez souvent à rebours d’un certain consensus français.

A chaque fois, pour défendre ses positions, François Fillon s’est drapé dans la volonté de «restaurer l’économie» et d’en finir avec une réglementation qui, selon lui, étouffe l’initiative et la liberté. Preuve de cette assurance: la réaffirmation de sa volonté de «désétatiser» et de «débureaucratiser» la France. Habile, puisqu’il s’agit avant tout de conquérir l’électorat de droite, l’ancien premier ministre du quinquennat précédent a affirmé qu’il obligerait les fonctionnaires à augmenter leur durée du travail hebdomadaire, et qu’il abrogerait bien les 35 heures hebdomadaires de travail votées en 2000… auxquelles son gouvernement n’avait pas touché lorsqu’il était au pouvoir. Sa proposition de supprimer 500 000 emplois publics en 5 ans a été contestée par Alain Juppé au nom de sa «faisabilité», la jugeant «irréalisable». Mais le député de Paris ne l’a pas pour autant retirée ou amendée…

C’est donc bien un projet libéral-conservateur, destiné à desserrer le carcan français, que défend François Fillon, resté fidèle à son constat sur la faillite de la France avec des formules telles que: «Le modèle social français n’existe plus. Il prend l’eau de partout. Il déclasse les classes moyennes.» Ou: «Je ne vais pas commencer à négocier mon projet avec je ne sais qui…» La détermination était ce soir de son côté, et son habileté à contrer plusieurs fois les journalistes, prenant presque le public à témoin, l’a confirmé.

L’autre qualité de François Fillon, importante pour l’élection présidentielle à venir, aura été sa capacité à parler simple, à se faire comprendre, et pas seulement à se faire entendre. Lorsqu’il évoque la question du salaire des médecins, lorsqu’il défend les dispositions les plus libérales de son programme sur l’assurance maladie, le favori de la primaire a réitéré ses propositions en les détaillant et en expliquant à chaque fois que de telles dispositions sont en vigueur dans les pays voisins de la France.

«On ne doit pas mondialiser…»

L’élocution était simple. La volonté de persuasion était au rendez-vous, y compris lorsqu’il a nié recevoir des soutiens d’anciennes figures du Front national, pour aussitôt réitérer qu’il faut «empêcher Marine Le Pen d’être au second tour des présidentielles». Quitte à tordre le bras à la réalité, comme lorsque le candidat affirme que Clovis (le premier roi des Francs) a disparu des programmes scolaires en primaire, ce qui est faux…

Une phrase parmi d’autres résume la stratégie de François Fillon: «On ne doit pas mondialiser notre société et notre culture.» C’est simple. C’est à droite. C’est direct. On sent que le premier tour de cette primaire a donné des ailes à celui que les médias, comme les sondeurs, voyaient jusqu’à ces derniers jours comme l’irrémédiable troisième homme, derrière Juppé et Sarkozy. «J’ai gagné la bataille idéologique», a conclu François Fillon. «Il y a trois ans, quand j’ai commencé ma campagne, j’étais seul, a-t-il poursuivi. C’est avec les Français que j’ai bâti mon projet de transformation de notre pays, dans le respect de nos valeurs. On peut redresser dans deux ans la situation. J’étais seul et nous sommes des millions.» C’est bien sûr exagéré. Mais il prend les Français à témoin. Il bétonne. Il est déjà dans un dialogue présidentiel.

Alain Juppé, le pédagogue peu lisible

A trois reprises, l’ancien premier ministre de Jacques Chirac a été convaincant. Lorsqu’il a dénoncé les fausses accusations lancées contre lui sur de soi-disant compromissions avec l’islam. Lorsqu’il a répété son souci de «réconcilier les deux France». Lorsqu’il a affirmé la nécessité d’être ferme face à Vladimir Poutine, dont on sait que François Fillon est proche. Pour le reste, ses arguments ont souvent été techniques. Et surtout, plus problématique, Alain Juppé s’est presque toujours référé aux propositions de son adversaire. Il n’est jamais sorti de sa position de challenger. Il avait perdu de cette posture présidentielle affichée lors des trois débats d’avant-premier-tour.

Le maire de Bordeaux était cette fois sur la défensive. Mais une défense compliquée, parfois labyrinthe. Parler, dans sa conclusion, de la «richesse de la diversité, sans s’enfermer dans le communautarisme» est presque apparu naïf face au langage ferme, dramatique, de François Fillon. Entre quelques uppercuts trop courtois pour faire mouche et déstabiliser son adversaire, Alain Juppé a tenté en permanence les parades. Il a édifié des digues. Problème, la plupart n’apparaissent pas étanches au regard de ses besoins: mobiliser en masse de nouveaux électeurs, si possible au centre.

Le cas du droit des femmes

La passe d’armes la plus révélatrice du débat aura sans doute été consacrée aux droits des femmes et à l’interruption volontaire de grossesse. Là, Alain Juppé veut tacler François Fillon, répétant qu’il s’agit d’un droit «fondamental». Mais son adversaire esquive, faisant la distinction entre son opinion personnelle et son respect intégral de la loi Veil (qui instaura l’IVG en 1974) comme parlementaire. Dont acte.

Jamais le maire de Bordeaux n’a réussi à bousculer celui qu’il distançait pourtant dans les sondages pendant de longs mois avant le premier tour de la primaire. Pas de formules chocs également. Pas de raccourcis compréhensibles par le commun des téléspectateurs et peu de moments lors desquels ce grand commis de l’Etat est apparu en symbiose avec les soucis et la colère des Français, à laquelle Fillon s’est référé à plusieurs reprises. Son souci de pédagogie est louable. Mais il était jeudi soir trop peu lisible. Sa prestation devant les caméras, moins assurée, moins résolue que son concurrent ne paraît pas de nature à emporter une nouvelle mobilisation électorale.

En conclusion: un débat qui a fait la différence

Il s’agit, ne l’oublions pas, de sélectionner le candidat de la droite française à la présidentielle. Or dans ce contexte, François Fillon a mieux géré sa course, et conservé la distance. Il n’a pas prêté le flanc aux différentes critiques. Il a assumé. Son électorat lui en sera sans doute redevable.

La vraie question est maintenant prospective: que se passera-t-il dimanche? On a compris que le «tout sauf Sarkozy» a été le mot d’ordre de ralliement du premier tour, amenant quatre millions d’électeurs – un record – à se déplacer. Qui s’abstiendra dimanche prochain? Qui ira voter? La seule possibilité de l’emporter, pour Alain Juppé, est que les sarkozystes restent chez eux, et que les centristes, voire les électeurs de gauche, se mobilisent massivement en sa faveur. A la lumière de ce débat télévisé, on voit mal un tel scénario se réaliser. Avantage Fillon.

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