Espagne

La princesse, le flic et le roi: le nouveau polar qui fait trembler la monarchie espagnole

Une aristocrate cosmopolite, un policier sulfureux, des accusations de trafic d’influence contre Juan Carlos et des comptes en Suisse: le dernier scandale espagnol replonge la monarchie dans des affres

Les Espagnols pensaient en avoir terminé avec les révélations scandaleuses concernant Juan Carlos après Fin de partie, le livre brûlot de la journaliste réputée Ana Romero.

La collaboratrice d’El Mundo racontait les dix dernières années de double vie du roi jusqu’à son abdication, en 2014, et son idylle avec la princesse allemande Corinna zu Sayn-Wittgenstein, brillante femme d’affaires et philanthrope cosmopolite, résidente monégasque de 30 ans sa benjamine, au redoutable carnet d’adresses. Mais la partie semble loin d’être finie, à en croire les enregistrements audio diffusés la semaine dernière par deux sites d’information espagnols, qui font de nouveau trembler la royauté.

Quatre heures d’enregistrements

Ces enregistrements, qui restent à authentifier mais qui n’ont pas été démentis (même si la princesse estime être victime de règlements de comptes qui la dépassent), ont été réalisés en 2015, après l’abdication du roi donc, par le commissaire José Manuel Villarejo, sorte de Fouché madrilène accumulant les dossiers sur la classe politique depuis des années. Ils sont aux mains de la justice espagnole depuis la mise en détention du sulfureux Villajero dans une autre affaire de menaces et de blanchiment d’argent. Les bandes originales dureraient quatre heures, seule une petite partie a été diffusée.

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On y entend Corinna zu Sayn-Wittgenstein affirmer qu’elle a été utilisée comme prête-nom pour permettre au roi, qui n’est pas nommé, d’accumuler discrètement et loin du fisc un immense patrimoine à l’étranger, à Genève notamment. Plusieurs médias espagnols citent le nom d’un avocat bien connu de la place, qui aurait participé à la création de «structures opaques». Son associé nous a fait savoir qu’il «n’infirmait ni ne confirmait quelque information que ce soit concernant nos activités professionnelles. Nos activités sont menées depuis toujours dans le respect absolu des lois et règlements en vigueur.»

Il faut se rappeler la popularité du roi, emblème d’une transition pacifique réussie. C’est tout cet héritage qui a basculé, dans un jeu de pendules étonnant

Sébastien Farré, historien

La princesse déclare aussi que Juan Carlos aurait reçu entre 80 et 100 millions d’euros de commissions pour avoir facilité par ses excellentes relations avec les Saoudiens le contrat du train à grande vitesse AVE, qui va relier Médine à La Mecque – 7 milliards d’euros, le plus gros contrat jamais remporté par des entreprises espagnoles. «Mais tu es tellement Allemande», lui aurait-il répondu, en colère, lorsqu’elle aurait essayé de l’en dissuader.

Enfin, Corinna zu Sayn-Wittgenstein indique également que l’ex-roi d’Espagne aurait placé «quelques trucs», comme des comptes en Suisse, au nom d’un cousin, Alvaro d’Orléans-Bourbon, qui réside à Monaco. L’histoire genevoise d’avoirs monarchiques espagnols est ancienne, renvoyant au départ du trône du grand-père de Juan Carlos, Alphonse XIII, peu avant la proclamation de la République en 1931, rappelle l’historien Sébastien Farré, de l’Université de Genève.

Corruption, commissions occultes, trafic d’influence, évasion fiscale: ces accusations gravissimes viennent entacher encore un peu plus l’ancienne figure démocratique qui faisait la fierté du pays dans les années 1990.

Empêtré dans un scandale de chasse à l’éléphant au Botswana en compagnie de la princesse Corinna qui avait accéléré son abdication, il est devenu aujourd’hui un embarrassant poids mort de la monarchie, suscitant colère et sarcasmes sur les réseaux sociaux. «Il faut se rappeler la popularité du roi, emblème d’une transition pacifique réussie, et de la modernisation d’un pays libéré et transformé, insiste Sébastien Farré. C’est tout cet héritage qui a basculé, dans un jeu de pendules étonnant.»

La question de l’immunité royale

Quelles conséquences juridiques peuvent avoir ces enregistrements? La gauche autour de Podemos exige une commission d’enquête parlementaire, les socialistes au pouvoir se montrent plus prudents, et la droite refuse que la politique s’en mêle, préférant laisser agir la seule justice. La question posée est aussi celle de l’immunité du roi émérite; accompagnant son statut de monarque au pouvoir, elle ne va plus de soi pour un roi qui a abdiqué. Jamais l’ex-roi ne pourra être jugé comme un citoyen ordinaire, regrette-t-on sur les réseaux sociaux…

La facture politique pourrait être lourde pour le roi Felipe, qui a déjà rompu avec sa sœur l’infante Cristina, résidente à Genève, dont le mari purge actuellement une peine de 6 ans d’emprisonnement pour détournement de fonds publics. La monarchie tangue. Les traditionnelles vacances de la famille royale à Majorque en août seront scrutées, sans nul doute.

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