«Cette villa a été transformée en prison. Toutes les fenêtres ont des barreaux.» C’est recluse dans le coin d’une salle de bains que Latifa al-Maktoum se filme et confie à voix basse ses inquiétudes et son quotidien. La fille de l’émir de Dubaï, également vice-président et premier ministre des Émirats arabes unis, a enregistré en secret plusieurs messages destinés à ses amis, dans lesquels elle déclare être retenue en otage sur les ordres de son père. Depuis l’été 2020, elle ne donne plus aucun signe de vie.

Le lien vers l’article de la BBC: Princess Latifa: The Dubai ruler’s daughter who vanished

Ce silence dure depuis trop longtemps pour son amie Tiina, qui a donc décidé de rendre ses échanges publics en contactant la BBC. Le 16 février, la chaîne britannique a donc diffusé un reportage consacré à l’isolement de la princesse émiratie, dévoilant ses confidences. «Je ne sais pas quand je serai libérée et sous quelles conditions. Tous les jours, je suis inquiète pour ma sécurité et ma survie. La police me menace d’être incarcérée toute ma vie et de ne plus jamais revoir le soleil.» Autre menace formulée, celle d’être abattue si elle ne suivait pas les consignes de son père.

«Je l’ai mordu de toutes mes forces»

Latifa al-Maktoum, 35 ans, essaye de s’échapper de sa prison dorée depuis qu’elle a 16 ans. Sa dernière tentative, planifiée avec l’aide de Tiina, date de 2018. Elle comptait rejoindre l’Inde à bord d’un bateau pour se rendre en avion aux Etats-Unis et y déposer une demande d’asile. Mais des commandos l’ont rattrapée en plein milieu de l’océan.

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«Ils étaient 12 ou 15 hommes, raconte-t-elle. Je me suis battue avec l’un d’eux, qui tenait une seringue. Je lui répétais: ne fais pas ça! Il m’a attrapée et levée. Je lui donnais des coups, puis j’ai vu que ses manches étaient relevées. Je me suis dit que c’était ma seule chance, alors je l’ai mordu de toutes mes forces en secouant la tête. Il a crié, m’a injecté un tranquillisant et ils m’ont mise sur un brancard. J’ai perdu conscience. La seule chose dont je me souviens, c’est le mouvement de balancier du brancard et les escaliers du jet privé.»

Elle s’est réveillée à Dubaï. «Je suis confinée seule ici depuis mon retour, sans accès à une aide médicale. Il n’y a pas eu de procès, pas d’accusation, rien.» Seulement, la jeune femme avait anticipé le possible échec de son échappée et avait prévu la diffusion d’une vidéo dans laquelle elle prévient: «Si vous la voyez, ce n’est pas bon signe. Je suis soit morte, soit dans une très mauvaise situation.»

Elle explique alors que son père ne lui donne accès à aucune liberté. «Je ne suis pas autorisée à conduire, à voyager ou à quitter Dubaï tout court. Je n’ai pas quitté le pays depuis l’an 2000. J’ai souvent demandé à le faire, ne serait-ce que pour étudier ou faire des choses normales. Mais ils ne me laissent pas le faire. C’est ma vie. Elle est très restreinte. J’ai besoin de vivre.»

Ce n’est qu’en décembre 2018 qu’une photographie de la fille de l’émir est diffusée dans la presse. Il s’agit d’une apparition publique lors d’un repas partagé avec Mary Robinson, ancienne haut-commissaire aux droits de l’homme des Nations unies. Une rencontre qui aurait été arrangée par sa belle-mère, la princesse Haya, sixième épouse du cheik Mohammed ben Rachid al-Maktoum et sœur du roi de Jordanie.

Femme et enfants s’enfuient aussi

«Elle m’a dit: «C’est un test. Si tu agis bien, réagis correctement, tu pourras sortir dans quelques jours.» Latifa al-Maktoum assure avoir rencontré Mary Robinson sans connaître le poste qu’elle avait occupé. «Sinon, je lui aurais tout raconté, dit-elle. Durant le repas, nous avons parlé de sport, d’alimentation végane et d’environnement. Jamais de ma situation.» Pour elle, aucun doute, elle s’est fait piéger.

Interrogée sur cette visite par la BBC, pour savoir si elle avait des regrets, Mary Robinson répond qu’elle «n’est pas familière des personnes bipolaires» et qu’elle ne voulait pas «empirer son traumatisme autour d’un bon déjeuner». Et de conclure: «J'ai été induite en erreur par ma bonne amie, la princesse Haya, parce qu'elle a été trompée.»

Quelques mois plus tard, en juillet 2019, cette même princesse Haya tente elle aussi de s’enfuir avec ses deux enfants. Elle y parvient et se réfugie au Royaume-Uni où le couple était régulièrement photographié en compagnie de membres de la famille royale, notamment la reine Elisabeth II, avec qui le cheik partage sa passion pour les courses de chevaux. La princesse Haya a demandé la mise sous tutelle de ses enfants et une ordonnance de protection contre le mariage forcé de leur fille, ce qui est perçu comme un scandale aux Emirats arabes unis.

Pendant tout ce temps, le cheik Mohammed continue d’exercer son pouvoir comme à l’accoutumée et enchaîne les visites officielles en Chine, en Indonésie, ou reçoit le pape François. Il a même lancé en 2019, en partenariat avec l’OCDE, le Global Women’s Forum Dubai – un forum destiné à améliorer la place des femmes au sein du gouvernement, de l’économie et de la société. Parallèlement à sa deuxième édition, en février 2020, il exigeait auprès de la justice britannique le retour à Dubaï de sa femme et de ses enfants.

L’attente de preuves et d’une prise de position

La Cour royale de justice du Royaume-Uni a statué en mars 2020 qu’il avait bien enlevé Latifa al-Maktoum et sa sœur, la princesse Shamsa. Une «percée» salutaire pour son amie Tiina. Elle détaille à la BBC qu’elle espérait alors que cette «preuve majeure» provoquerait une prise de position publique de la part des Nations Unis qui mettrait davantage la pression sur les Emirats arabes unis.

Dans l’un de ses derniers messages, la princesse émiratie estime être dans «un cirque» et prévient qu’elle est «épuisée par tout cela», qu’elle ne va «pas suivre leur propagande». «Je veux être libre! Je ne sais pas ce qu’ils prévoient de faire avec moi. La situation devient plus désespérée chaque jour.»

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Etant donné qu’elle ne répond plus aux messages qui lui sont envoyés, Tiina suppose que ses geôliers l’ont surprise avec son téléphone et que ses conditions de détention ont empiré. «Je sens qu’elle veut que nous nous battions pour elle. Après plusieurs nuits blanches, il était temps d’agir, de révéler ces éléments.»

Les gouvernements de Dubaï et des Emirats arabes unis n’ont pas souhaité répondre aux sollicitations de la chaîne britannique. Mais la BBC rappelle leur précédente déclaration: «Latifa est en sécurité sous la garde affectueuse de sa famille.»

Le premier ministre britannique Boris Johnson indique suivre cette affaire de près. Londres a demandé à Dubaï de fournir des preuves que Latifa est toujours en vie. Ce vendredi, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme a annoncé faire de même et avoir  pris contact avec la mission permanente des Emirats arabes unis à Genève.


Article modifié pour ajouter la demande de preuve de vie formulée par l'ONU