Considéré jusqu’à récemment comme le narcotrafiquant le plus redoutable du monde, le parrain mexicain Joaquin «El Chapo» Guzman n’en mène plus large. Incarcéré dans la prison de Ciudad Juarez, à la frontière américaine, il vit dans l’attente d’une probable extradition vers les Etats-Unis et assiste jour après jour à l’érosion de son autorité sur la scène criminelle. Une déchéance dont a témoigné lundi dernier à l’aube l’enlèvement de l’un de ses fils dans la cité balnéaire de Puerto Vallarta, sur la côte Pacifique.

Une deuxième humiliation

Né de la première union d’«El Chapo», Jesus Alfredo Guzman Salazar s’est fait avoir comme un débutant. Un commando de sept hommes armés s’est emparé de lui et de cinq de ses compagnons alors qu’il festoyait au champagne en galante compagnie dans le bar La Leche. «Vous allez le payer cher!» auraient lancé les ravisseurs à leurs victimes, avant de disparaître avec eux à bord de deux véhicules.

L’enlèvement est survenu tout juste deux mois après une autre humiliation: le pillage de la maison de la mère d'«El Chapo», Consuelo Loera de Guzman, 86 ans, dans le village reculé de La Tuna. Le mobile de l’attaque, perpétrée par quelque 150 hommes armés, reste mystérieux. Mais le symbole est puissant, sachant que l’endroit est le fief du parrain, l’endroit où ses actions criminelles et ses évasions spectaculaires étaient le plus ouvertement célébrées.

Des ennemis difficiles à identifier

«El Chapo» est à genoux. Ses précédents séjours en prison ne l’ont pas empêché dans le passé de conserver le contrôle de son organisation, le très puissant cartel de Sinaloa. Mais sa dernière évasion, une fuite rocambolesque dans un tunnel, lui a coûté apparemment beaucoup d’argent et lui vaut aujourd’hui, selon ses avocats, une surveillance sensiblement plus serrée qu’autrefois. Son esprit serait tout entier tourné, par ailleurs, vers sa possible extradition, qui mettrait un terme définitif à ses activités.

Ses ennemis en profitent. Mais lesquels? Il n’est pas facile de le déterminer, nombre d’opérations n’étant pas revendiquées. L’attaque de La Tuna a été cependant attribuée par certaines sources locales à une scission du cartel de Sinaloa, le cartel Beltran Leyva, qui aurait ainsi cherché à se venger de la mort de l’un de ses anciens chefs. Quant au multiple enlèvement de Puerto Vallarta, il aurait été organisé, selon le procureur chargé de l’enquête, par l’entité criminelle qui monte actuellement au Mexique: le cartel Jalisco Nouvelle Génération.

L’armée attaquée

Cette organisation a surgi il y a environ six ans des décombres d’un autre cartel, dit du Millénium, avant de profiter des revers de divers groupes criminels et de l’affaiblissement de milices locales d’autodéfense pour se tailler un vaste territoire dans l’ouest du Mexique. Dotée de ramifications en Europe, en Asie et en Afrique, elle s’est sentie assez forte l’an dernier pour s’en prendre à l’armée mexicaine elle-même, en abattant au lance-roquettes l’un de ses hélicoptères, une attaque qui a coûté la vie à sept soldats.

Aujourd’hui, elle se retrouve en compétition avec le cartel de Sinaloa pour contrôler la côte Pacifique du Mexique, une terre de production d’opium, ainsi qu’un précieux couloir de transit des précurseurs chimiques en provenance d’Asie.

Plusieurs pistes possibles

Les soupçons qui pèsent sur le cartel Jalisco Nouvelle Génération sont des plus sérieux, d’autant que le lieu de l’enlèvement, la cité balnéaire de Puerto Vallarta, se trouve sur son territoire. Mais une autre piste est évoquée sur place: celle d’une «opération interne». «El Chapo» a été remplacé en principe par l’un de ses proches, le discret Ismael «El Mayo» Zambada.

Mais de sérieuses dissensions existeraient au sein du cartel de Sinaloa entre ce cadre austère de la vieille école et les fils du parrain au style de vie ostentatoire. De là à penser que le premier a pu s’en prendre aux seconds, il n’y a qu’un pas. D’autant que l’homme n’a pas hésité dans le passé à trahir d’autres proches. La présence imprudente de Jesus Guzman dans la station balnéaire de Puerto Vallerta lui aurait permis de procéder à l’enlèvement… tout en faisant porter le chapeau à une organisation rivale.

Crédible. Mais l’analyste mexicain Eduardo Guerrero émet une autre hypothèse encore. Selon lui, les ravisseurs ont pu commettre leur méfait pour mettre «El Chapo» sous pression et le dissuader de se laisser aller à des révélations sensibles si, extradé de l’autre côté du rio Grande, il comparaît un jour devant des enquêteurs américains.


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