La bourde mercredi de Gordon Brown est en train de devenir le deuxième tournant de la campagne électorale. Si le premier débat télévisé a propulsé Nick Clegg et les libéraux-démocrates au sommet des sondages, une électrice insultée sous cape par le premier ministre risque de mettre fin aux espoirs de rebond des travaillistes. Alors que les trois leaders politiques britanniques débattaient jeudi soir du plus important problème économique du pays – la réduction du déficit –, c’est un incident presque dérisoire qui domine désormais la campagne.

Excuses publiques

Le problème pour le Labour est venu de Gillian Duffy, veuve de 65 ans, inconnue jusqu’à mercredi, vivant à Rochdale (nord de l’Angleterre). En allant acheter le pain, celle-ci est tombée sur un grand cirque médiatique, Gordon Brown étant descendu sur place pour y rencontrer «de vrais électeurs». Dans un échange tendu, cette militante travailliste l’a interpellé sur l’immigration, qu’elle juge trop forte en provenance d’Europe de l’Est. Après une conversation tout sourire, Gordon Brown est rentré dans sa voiture, fulminant dès que la porte a été fermée: «C’était une catastrophe. […] C’était une sorte de femme sectaire.» Mais le premier ministre avait oublié un micro accroché à sa veste.

La remarque, passée en boucle sur les télévisions, a obligé le premier ministre à retourner en urgence chez Gillian Duffy, y passant quarante minutes. Ses excuses publiques, devant la maison de la veuve, n’y peuvent cependant rien: l’incident est vécu par les Britanniques comme symbolique de Gordon Brown. L’homme n’est pas aimé, considéré comme brutal, coupé des réalités, colérique…

Quand il était devenu premier ministre, il avait été comparé à Staline par l’un de ses anciens collaborateurs. Récemment, Andrew Rawsley, un journaliste, a écrit un livre décrivant ses colères noires. «Le problème de cet épisode est que cela ne le montre pas agissant différemment de son caractère habituel, mais entièrement en ligne avec son caractère», écrivait-il dans le Guardian d’hier.

Les caricaturistes s’en donnent à cœur joie. Montrant une femme courant s’abriter chez elle, Matt, le dessinateur du Daily Telegraph, imagine cette menace émise par les haut-parleurs d’une voiture de la campagne électorale travailliste: «Votez Labour, ou Gordon Brown viendra vous rendre visite.»

Le problème est cependant sérieux. Les travaillistes sont au bord du gouffre électoral. Ils sont régulièrement en troisième place dans les sondages, autour de 27%. Ce serait leur pire résultat depuis 1918, pire encore que leur déroute électorale de 1983 face à Margaret Thatcher (quand ils avaient fait 28%).

Jusqu’à présent, le système électoral uninominal à un tour les protégeait, leur permettant de conserver leurs bastions du nord de l’Angleterre, de l’Ecosse et du Pays de Galles. Mais une baisse d’encore quelques points dans les sondages mettrait en danger ces dizaines de sièges, leur infligeant une défaite dont ils mettraient des années à se remettre.

U L’hebdomadaire The Economist , qui avait soutenu le Labour sous Tony Blair, a appelé hier à voter pour le Parti conservateur de David Cameron aux législatives du 6 mai, un nouveau coup dur pour Gordon Brown, qui a déjà perdu le soutien précieux du Sun . (AFP)