«La ligne rouge, raconte MediaPart, c’est celle du tabassage de cette femme au soutien-gorge bleu – devenue la «blue bra girl» – que le monde entier a vu (merci aux reporters de Reuters) se faire massacrer par plusieurs soldats qui lui sautent sur le corps à coups de rangers et la frappent de façon ahurissante tout en lui arrachant ses vêtements.» Cette photo a fait le tour du monde. Mais surtout, «elle est devenue le symbole du prix que paient les femmes dans la révolution égyptienne», explique la Tribune de Genève. Car elles sont quasiment insoutenables, ces images, notamment montrées par le 19:30 de la TSR, où l’on a vu des femmes de la place Tahrir, au Caire, violentées par des soldats, traînées au sol, à moitié dénudées, matraquées, piétinées. «Une nouvelle vague de violence inouïe», pour Paris Match.

Le Printemps arabe serait-il donc devenu fou? Hillary Clinton est même intervenue et a aussitôt été accusée d’ingérence, selon le magazine Elle: «Les femmes sont «spécialement visées par les forces de l’ordre et par les extrémistes. Les manifestantes ont été battues et soumises à des atteintes horribles», a-t-elle dénoncé lors d’un discours.» De quoi susciter aussi l’ire d’Asma Guenifi, présidente du mouvement Ni Putes Ni Soumises, qui se déclare très inquiète: «Nous avons regardé avec horreur les images de ces femmes manifestantes battues à mort par l’armée égyptienne. Ces femmes qui ont porté la révolution, qui ont animé le Printemps arabe, sont aujourd’hui bafouées et torturées. […] [Elles] sont prises en otage. […] Leurs droits sont menacés, et la liberté est loin d’être acquise.» Invitée sur le blog «Regards croisés» hébergé par la Tribune de Genève, Sonia Dayan-Herzbrun, professeur à l’Université Paris Diderot-Paris 7, confirme la situation dans un long texte analytique où elle parle, de manière brillante, de ces «actrices effacées de l’histoire».

«A priori propice à la culture des libertés individuelles et publiques, le terrain défriché par le feu révolutionnaire» a vu une «multiplication de propos ambigus», de «pratiques discriminatoires voire d’exactions à l’égard des femmes», peut-on lire également dans un très intéressant article de La Libre Belgique: «En Tunisie, on se souvient qu’un peu après le départ de Ben Ali, des militants islamistes avaient incendié des maisons dans une rue connue pour abriter des prostituées. […] Mi-novembre, le futur premier ministre, Hamadi Jebali, avait, lors d’un meeting, parlé de l’avènement du sixième califat, un terme connoté souvent utilisé par les extrémistes et qui désigne un régime islamique basé sur la charia (l’ensemble des codes islamiques régissant la vie quotidienne), laquelle est peu amène à l’égard des femmes et de leurs libertés.»

Bref, poursuit le quotidien belge, «la perspective de changement née du Printemps arabe remet au centre la condition de la femme. On considère généralement que le sort réservé aux femmes, comme aux minorités, est un indicateur du progrès moral d’une société, ou de son retour en arrière. La récente attribution du Prix Nobel de la paix à [Tawakkol Karman,] une militante yéménite des droits de l’homme et figure de proue de la révolution dans son pays, souligne la volonté d’attirer l’attention sur le sort des femmes. Les sociétés musulmanes, traditionnellement patriarcales, ont de tout temps développé des rapports ambigus et méfiants vis-à-vis des femmes, ce qui a contribué à entretenir des comportements de domination-soumission.» Et en Tunisie aussi, le site Slate Afrique dénonce un repli sur la religion après la dictature, qui «se fait ressentir en marge avec, par exemple, des manifestations de musulmans salafistes dans une université pour l’autorisation pour les filles de porter le voile intégral en cours (le niqab), et l’obtention de salles de cours non mixtes et de salles de prière».

Pendant ce temps, «un tambour résonne lors d’une fête de préparatifs nuptiaux dans le centre de Tripoli», racontent Les Echos. «Frappant dans ses mains en attendant que la mariée apparaisse, Sarah Burruin, 23 ans, n’a qu’un souhait pour les femmes de la Libye de l’après-Kadhafi: «Je veux l’égalité […]. Tout ce que font les hommes, je veux que les femmes aient aussi le droit de le faire. Notre heure est venue», souhaite l’étudiante en ingénierie. […] Depuis que les anciens dirigeants ont été chassés, nombreux sont ceux – particulièrement en Occident – qui redoutent que ce vide de pouvoir ne favorise l’arrivée de groupes islamistes dont les objectifs seraient contraires aux droits des femmes.»

En Tunisie, «les femmes laïques se sont mobilisées pour défendre leur mode de vie à l’occidentale après la victoire des islamistes d’Ennahda aux législatives. Elles demandent notamment aux formations politiques de garantir la loi de 1956 garantissant l’égalité hommes-femmes.» Mais «jamais je n’ai été aussi inquiète qu’aujourd’hui pour la liberté des femmes», reconnaît Saïda Garrache (lire son interview dans La Presse de Tunisie), avocate et militante de l’Association tunisienne des femmes démocrates: «La menace est partout. Sur ce que portent les femmes, sur ce qu’elles pensent. Si vous n’êtes pas avec eux [les islamistes], ils vous insultent, vous harcèlent. Je me suis déjà fait injurier dans la rue à cause de choses que j’ai dites à la télévision.» Ennahda a promis de ne pas imposer de règles islamiques strictes et de respecter les droits des femmes, mais de nombreuses femmes laïques n’y croient pas.»

Et en Libye? Interrogé par Le Nouvel Observateur «sur l’application de la charia (loi islamique) et sur le rôle des femmes dans la «nouvelle Libye», le premier ministre a insisté sur le fait que les Libyens étaient «un peuple musulman modéré». «Nous respectons toutes les autres confessions. Le problème réside dans la compréhension du terme charia», a-t-il ajouté, en assurant que «la femme aura un rôle majeur dans le présent et l’avenir de la Libye». N’empêche: en octobre, le chef des nouvelles autorités libyennes, Moustapha Abdeljalil, avait laissé sous-entendre que le retour de la polygamie ne serait pas un tabou. L’adoption annoncée de la charia comme loi essentielle du pays allait notamment conduire à l’annulation de celle qui autorisait le divorce et conditionnait cette polygamie sous Kadhafi.

L’Agence Inter Press Service (IPS) écrit pour sa part qu’«avec les révolutions en Tunisie, en Egypte et en Libye, les militantes de défense des droits des femmes craignent à présent la montée des régimes islamistes dans la région. Il n’y a pas de place pour les femmes dans ces régimes, ajoutent-elles. Les révolutions […] offrent en réalité une opportunité pour accorder plus de droits aux femmes mais, en même temps, le risque est grand pour que des partis religieux prennent le pouvoir après les élections démocratiques. C’est en tout cas la grande crainte des militantes féministes de la région. L’enjeu est important car les partis qui détiendront le pouvoir après les élections auront la possibilité de réécrire la Constitution. «Je ne vois pas d’islamisme modéré. Toute forme d’islamisme veut imposer la charia et le Coran comme Constitution», estime Nadia Aït Zaï, militante des droits des femmes et professeure à la Faculté de droit de l’Université d’Alger. Elle souligne qu’elle préfère vivre dans l’Algérie d’aujourd’hui qu’en Tunisie d’après la révolution.»

Aux yeux de Jean Zaganiaris aussi, spécialiste de l’obscurantisme, chercheur au Centre de recherche sur l’Afrique et la Méditerranée (CERAM) à Rabat et interrogé par La Croix, «il faut rompre avec l’enchantement des images. Le fait de mettre en une des journaux des femmes criant leur indignation lors des manifestations n’apporte pas de garantie sur leur existence politique. «La rupture donne l’illusion que ça change. Or les réalités prérévolutionnaires restent déterminantes», estime-t-il. Ainsi, il juge impossible l’émergence de femmes leaders en Libye, pays où la notion de féminisme est tout simplement étrangère.»