Terrorisme

La prise d’otages de Trèbes réveille la menace de Daech en France

Le gendarme qui s'est substitué à un otage est décédé, annonce ce samedi matin le Ministère de l'intérieur. Le preneur d’otages était un franco-marocain de 25 ans connu pour s’être radicalisé et surveillé par la police

Un parcours meurtrier en trois temps. Une prise d’otage dans un supermarché après un vol de voiture avec meurtre commis à Carcassonne, puis des tirs contre des policiers en train de faire leur jogging. L’équipée terroriste de Redouane Lakdim, 25 ans, revendiquée ensuite par Daech, s’est terminée vers 14h20, vendredi, par l’assaut du GIGN, le peloton d’intervention de la gendarmerie nationale.

Ce samedi matin, le Ministère français de l'intérieur a annoncé la mort d'un gendarme qui s'est proposé pour remplacer l'un des otages.

La police surveillait Redouane Lakdim, mais ne le pensait pas capable de passer à l’acte, a confirmé le ministre de l’Intérieur français Gérard Collomb. Daech a revendiqué cet attentat. Nos explications.

Qui est l’auteur de cette prise d’otages, tué par les forces de l’ordre?

Selon les informations données en soirée par le procureur François Molins, Redouane Lakdim, 25 ans, était un jeune délinquant franco-marocain, né au Maroc le 11 avril 1992. Il avait été incarcéré pour vol en 2011, puis pour trafic de stupéfiants en 2015, et il était sorti de prison quelques mois plus tard. Il était fiché S depuis 2014 comme individu radicalisé, et surveillé par la police. Laquelle n’avait repéré «aucun signe précurseur de son passage à l’acte».

L’homme a d’abord volé un véhicule dans une cité de Carcassonne où il résidait, blessant le conducteur et tuant le passager. Il s’est ensuite dirigé vers une caserne militaire, sans doute pour tirer sur des soldats, puis a opté pour une caserne de CRS où il a pris en embuscade quatre d’entre eux, qui terminaient leur jogging. Un policier a alors été blessé.

Redouane Lakdim a ensuite pris la route pour Trèbes, à huit kilomètres de là, où il a fait irruption dans le supermarché «Super U» en criant «Allah Akbar» et en se présentant comme un combattant de Daech (l’Etat islamique). Il aurait même, dans un premier temps, exigé la libération de Salah Abdeslam, l’unique survivant des commandos responsables des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, détenu à Fleury-Mérogis et récemment jugé à Bruxelles pour une fusillade avec les forces de l’ordre en mars 2016, peu de temps avant son arrestation. Redouane Lakdim vivait semble-t-il avec ses parents dans la cité Ozanam de Carcassonne, la ville où il a commis son premier forfait matinal. Sa mère et sa sœur ont été conduites par la police sur les lieux de la prise d’otages, sans doute pour mener – en vain – des négociations rapidement avortées. Une de ses proches, sans doute sa compagne, a été arrêtée dans la soirée.

A ce sujet: Fin de la prise d’otages dans le sud de la France: au moins trois morts

Le niveau de la menace terroriste n’a pas faibli en France, elle est surtout endogène

François Molins, procureur

Les faits survenus à Carcassonne, puis à Trèbes, constituent la seconde attaque à caractère terroriste depuis l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République. La précédente avait eu lieu en octobre 2017 à l’intérieur de la gare Saint-Charles de Marseille. Deux jeunes femmes avaient été tuées à l’arme blanche par un agresseur, lui-même neutralisé ensuite par une patrouille de militaires de l’opération Sentinelle. La cité fortifiée de Carcassonne, dans le sud-ouest de la France, a abrité une filière islamiste, démantelée en 2008. Plusieurs arrestations avaient alors eu lieu, dont l’une dans un quartier de Trèbes, la ville où s’est déroulée la prise d’otages.

Carcassonne est en outre située dans un triangle géographique entre Toulouse, Lunel (Hérault) et Artigat (Ariège), trois lieux marqués par le terrorisme islamique. C’est à Toulouse, en mars 2012, que Mohamed Merah avait tué sept personnes, dont trois enfants d’une école juive. C’est par Artigat, où vit toujours «l’émir» Olivier Corel, qu’ont transité de nombreux djihadistes français. Et c’est à Lunel (Hérault) qu’est née et a grandi une filière de recrutement de combattants français de Daech. Une vingtaine de jeunes originaires des quartiers de cette cité auraient rejoint les rangs de Daech, et la mort de six d’entre eux en Syrie ou en Irak a été confirmée.

Que s’est-il passé exactement ce vendredi?

L’attaque terroriste – la juridiction spécialisée du parquet de Paris a été saisie - s’est déroulée en trois temps. On ne sait pas encore si elle avait été préméditée, et si Redouane Lakdim a bénéficié de complicités. Le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb a affirmé qu’il avait «agi seul». Daech a ensuite revendiqué ces attaques.

Le premier acte de cette équipée meurtrière s’est déroulé vers 10 heures du matin à Carcassonne, où le jeune homme a volé une voiture Opel de couleur blanche et tiré avec une arme de poing sur son conducteur et le passager, par la suite décédé. Le deuxième épisode est survenu environ une heure plus tard lorsque Redouane Lakdim a pris pour cible une équipe de CRS qui faisaient leur jogging, blessant gravement l’un d’entre eux, après avoir échoué dans sa volonté de s’en prendre à des militaires dans une caserne voisine.

Troisième acte: l’homme se dirige vers le «Super U» de Trèbes, le supermarché d’une petite ville voisine, située à la sortie de Carcassonne en direction de Narbonne. Il utilise immédiatement son arme et tue deux personnes, tandis que le personnel et les clients parviennent à sortir. Le déroulement exact de cette troisième phase reste flou. Une cinquantaine de personnes se trouvaient à l’intérieur du magasin. Un client et un employé ont aussitôt été tués. Un colonel de gendarmerie s’est ensuite constitué prisonnier à la place d’un otage. Redouane Lakdim est plus tard sorti de la supérette, menaçant de tout faire exploser et tirant des coups de feu, ce qui a provoqué l’assaut vers 14h20. Le gendarme otage a été gravement blessé ainsi que deux policiers du commando d’intervention. Le preneur d’otages a alors été éliminé par le GIGN. Le gendarme a par la suite succombé à ses blessures, annoncé le ministre de l'Intérieur ce samedi matin.

Les circonstances du drame ressemblent, trois ans après, à celles de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes à Paris le 9 janvier 2015, lorsqu’Amedy Coulibaly avait pris en otages dix-sept clients de cette supérette juive, tuant quatre d’entre eux avant de mourir les armes à la main lors de l’assaut policier. Délinquant lui aussi radicalisé en prison, Coulibaly avait coordonné son attaque avec les frères Kouachi, auteurs eux du massacre de la rédaction de Charlie Hebdo deux jours plus tôt.

Peut-on parler d’un retour au premier plan de Daech en France?

Il faut surtout redire que l’idéologie de Daech reste présente en France, même si l’organisation extrémiste islamique n’y a pas organisé de nouveaux attentats comparables à ceux de Paris en novembre 2015. «Le niveau de la menace terroriste n’a pas faibli en France, elle est surtout endogène» a tenu à rappeler le procureur François Molins, figure incontournable des investigations à caractère terroriste. La filiation à Daech est en arrière-plan de la tragédie de Nice, le 14 juillet 2016. Elle est aussi en arrière-plan des attaques survenues au Carrousel du Louvre contre des militaires en patrouille en février 2017, à l’aéroport d’Orly contre d’autres militaires en mars 2017, aux Champs-Elysées ou un policier a été tué en avril 2017, à Levallois-Perret où des soldats ont été agressés en août 2017, puis à la gare Saint-Charles de Marseille. A chaque fois, les liens directs entre les auteurs de ces attentats et l’organisation de l’Etat islamique ont fait l’objet d’enquêtes, pas toujours concluantes. Mais la référence à Daech est constante, et le profil des auteurs de ces actes se ressemble terriblement: des délinquants musulmans radicalisés, souvent passés par la case prison et souvent connus des services de police.

La référence à Daech est aussi permanente en raison de la controverse sur le retour en France des «revenants», ces Français ayant choisi de combattre ou de rejoindre Daech dans les zones de guerre en Syrie et en Irak. Plus de 250 individus seraient rentrés en France, plus une cinquantaine d’enfants mineurs, depuis 2015. La plupart sont aussitôt incarcérés, et leurs enfants confiés soit à leur famille, soit aux services sociaux.

Il n’y a plus de profils terroristes type mais une diversité de profils, allant du militant en mission au malade mental

Alain Bauer, criminologue

Lire ici la chronique: Djihadisme à la française, acte III

Plus de 700 adultes français ont été recensés par les services de police comme opérant encore dans les zones contrôlées par Daech après la reconquête de Mossoul (Irak) et de Raqqa (Syrie) en 2017. Plus de 300 de ces combattants auraient été tués depuis 2014. Récemment, les services de renseignements français ont confirmé la mort de deux djihadistes français redoutés, Fabien Clain et Sabri Essid. Deux djihadistes qui opéraient, justement, dans la région de Toulouse d’où ils étaient originaires. Sabri Essid était le demi-frère et «mentor» de Mohamed Merah, dont le frère aîné, Abdelkader Merah a été condamné en novembre 2017 à vingt années de détention pour «association de malfaiteurs en vue de commettre un acte terroriste».

Le gouvernement français, qui a décidé en novembre 2017 la levée de l’état d’urgence imposé le 13 novembre 2015, se retrouve sur la sellette. La réalité prouve que la menace de Daech perdure en France, et que le troisième plan de «déradicalisation» annoncé en février reste un chantier très ardu. Selon le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb, deux projets d’attentats auraient été déjoués depuis janvier, dont l’un contre un grand équipement sportif et l’autre, à nouveau, contre des militaires de l’opération «Sentinelle» qui mobilise plus de 10 000 soldats en patrouille à travers la France. 300 détenus islamistes sont à l’isolement dans les prisons françaises et la création de 450 places supplémentaires est prévue. Plus de 1500 radicalisés dangereux sont suivis par la police.

«Il n’y a plus de profils terroristes type mais une diversité de profils, allant du militant en mission au malade mental […]. Avec l’Etat islamique, on est passé au terrorisme à la carte, avec multiplicité des modes opératoires», juge le criminologue Alain Bauer dans son dernier livre «Les Guetteurs» (Ed. Odile Jacob). La tuerie de Carcassonne vient à nouveau de le prouver.

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