bouc émissaire Prison

Après les tueries de Paris, les regards se tournent versles lieux de détention soupçonnés de servir d’usines à islamistes. La réponse d’aumôniers et de spécialistes

Il y a quelques jours, Foudil Benabadji avait rendez-vous avec la ministre française de la Justice, Christiane Taubira, et trois de ses adjoints. «Je leur ai fait un tableau sans fard. Je leur ai dit qu’il y a actuellement deux France qui se font face», explique-t-il. Voilà un quart de siècle que Foudil Benabadji rend visite aux détenus musulmans de Savoie. Il se targue d’être le plus ancien aumônier musulman de France.

On était le 6 janvier, et le lendemain de cette rencontre avait lieu l’attaque sauvage contre les dessinateurs de Charlie Hebdo. Puis, parmi le flot de réactions, ces déclarations largement prévisibles du premier ministre Manuel Valls: les prisons, disait-il, sont une «priorité majeure» du gouvernement français. Parmi les mesures visant à contenir la propagation de l’islam radical: l’isolement des islamistes (une idée jusqu’ici rejetée par Christiane Taubira), ainsi qu’un programme visant à «déradicaliser» les détenus.

La prison, usine à islamistes? Ce n’est pas la première fois que ce raccourci est emprunté en France. Il fait bondir les spécialistes, mais il est revenu au centre des débats: c’est dans la même prison de Fleury-Mérogis que Chérif Kouachi, l’un des auteurs de la tuerie à Charlie Hebdo , et qu’Amedy Coulibaly, qui a commis le carnage porte de Vincennes, ont rencontré Djamel Beghal, qui se révèle être leur mentor commun. Le passage par la case prison comme facteur de leur radicalisation est donc apparu comme une évidence.

Claire de Galembert est chercheuse au CNRS, et à ce titre aime déconstruire les «évidences». Elle a été chargée par l’Administration pénitentiaire française de mener une enquête sur la place de la religion dans les prisons. «Il ne faut pas être dans le déni, explique-t-elle. Il y a une corrélation claire entre le terrorisme et la prison. Mais il n’y a pas forcément de lien de cause à effet entre les deux. Il s’est passé des choses dans la vie de chaque détenu avant et après son passage en prison. La conversion à l’action violente est un processus dans lequel entrent beaucoup de facteurs.»

Retour à Foudil Benabadji qui, le jour de l’attentat contre Charlie Hebdo , a repris le train pour la Savoie. Si son travail, dit-il, tient du sacerdoce, il a renoncé à accompagner les détenus dans d’autres prisons, pour se concentrer sur celle de Chambéry. Plus assez de temps pour se disperser, plus assez de force. L’homme fait partie des 182 aumôniers musulmans qui œuvrent en France. En comparaison, le nombre d’aumôniers chrétiens se situe autour de 600 pour une population carcérale sans doute inférieure. «Ce n’est pas très équilibré», glisse-t-il.

Deux jours par semaine, Foudil Benabadji se rend à la prison de Chambéry où il s’occupe de 60 à 80 détenus très hétéroclites. «Il n’y a pas de recette magique. Il faut être à l’aise dans ce monde-là, savoir perdre son temps, être capable d’aller même dans les endroits où les surveillants ne vont pas. C’est le bon sens qui est essentiel.» Mais aussi l’expérience, la formation, la solidité de l’engagement. «Ici, un rien peut faire un drame. Une simple lettre que l’autorité pénitentiaire refuse de transmettre, et cela se transforme en un vacarme de gens qui frappent contre les portes ou sur des casseroles. Les gens sont à la limite, il y a des problèmes sociaux terribles.» Pour son travail, Foudil Benabadji perçoit une «indemnité» de 240 euros par mois. Tout compris.

A Christiane Taubira, l’aumônier a fait part de cette réalité qu’il côtoie depuis des années. Un plus grand nombre d’aumôniers ne suffira pas. Encore faut-il qu’ils soient formés et épaulés par l’administration. Mais la garde des Sceaux, dit-il, lui a fait transmettre sa réticence à «s’immiscer» dans les affaires qui concernent les croyants, a fortiori musulmans. «C’est une manière de s’en laver les mains au nom de la laïcité, tonne Foudil Benabadji. Un manque de respect, aussi, envers cette religion.» Le travail des aumôniers n’est accompagné d’aucun type de suivi, de réunions d’aucune sorte, de rapports. «Nous savons tous très bien que les choses vont mal. Mais il faut vous intéresser réellement à ce qui se passe!» clame-t-il.

Le constat de la chercheuse Claire de Galembert n’est pas très différent. «Il est plus facile de se focaliser sur ce qui se passe dans les prisons plutôt que dans la société dans son ensemble. C’est sûr, la prison est souvent le lieu de toutes les radicalisations, pour les détenus musulmans comme pour les autres. Elle rend souvent les gens plus violents, comme on le voit dans le problème de la récidive. Mais la prison ne reste malgré tout que le reflet de ce qui se passe aussi ailleurs.»

Face à la radicalisation islamiste, voilà un certain temps que des mesures sont prises. Il y a une dizaine d’années, un service a finalement été créé, qui s’occupe spécifiquement de recueillir des renseignements dans le milieu carcéral. Il reste particulièrement sous-doté: 30 personnes pour l’ensemble de la France (soit 191 établissements pénitentiaires), qui s’occupent aussi, par ailleurs, des affaires liées au grand banditisme.

Surtout, les objectifs restent vagues: dans un premier temps, c’est sur le prosélytisme que se concentraient les enquêteurs. Puis ils ont allongé la liste des «indicateurs» qui font d’un détenu un suspect en puissance: refuse-t-il d’avoir une télévision dans sa cellule? Accepte-t-il de serrer la main d’une femme? Fait-il preuve d’agitation? Affiche-t-il une volonté de leadership? A chacune de ses questions, le personnel des prisons est chargé de répondre par oui ou par non et de transmettre les informations au bureau de renseignement pénitentiaire. Premier problème: compte tenu de son caractère laïc, la France ne peut pas accoler ce type de résultat à des lieux d’origine ou à une confession particulière. Les informations sont souvent transmises par des e-mails officieux, presque en catimini. Second problème, plus grave: cette liste d’indicateurs peut souvent s’appliquer à un détenu qui, en prison, choisit de devenir plus observant. L’amalgame guette entre «radical» et musulman pieux. «C’est un système qui est fait de bric et de broc», résume Claire de Galembert.

A ces difficultés, la chercheuse en voit une autre: souvent, par manque de moyens d’encadrement, les gardiens s’appuient sur les «caïds» de la prison pour maintenir le semblant d’ordre qu’ils ne parviennent pas à créer eux-mêmes. «Le personnel de la prison abandonne à dessein une partie de sa souveraineté, au profit de ces caïds», note la chercheuse. Des passe-droits, des arrangements, des marchés sont quotidiens avec les leaders qui servent en quelque sorte de relais à l’autorité. Il peut s’agir des plus baraqués ou, parmi les détenus musulmans, de ceux qui expriment avec le plus de force leurs convictions religieuses souvent bricolées. Ainsi, les autorités de la prison ne font qu’accroître l’ascendant des plus radicaux.

A leur tour, des détenus souvent fragiles font acte d’allégeance à ces caïds pour assurer leur propre sécurité, voire leur survie: c’est ce que les spécialistes appellent des «conversions de confort». «C’est la prison qui a démissionné. C’est pareil dans les quartiers. Voilà comment se construit le radicalisme», tranche Foudil Benabadji.

En Seine-et-Marne, Sanabil en était ce week-end à 58: c’est le nombre de copies de la nouvelle lettre aux détenus que les sympathisants de l’association s’étaient engagés à écrire, à la main, aux détenus ­musulmans. Ces lettres, emplies de sourates du Coran, sont parfois leur seul contact avec l’extérieur. «Dans les réponses qu’ils nous ­envoient en retour, les gens nous expliquent qu’ils ont pleuré en lisant nos lettres. Cela peut les apaiser, détendre le climat. C’est bon pour eux, pour les gardiens, c’est bon pour tout le monde», explique Antho Bolamba, l’un des fondateurs de cette association de bénévoles qui a commencé à œuvrer en 2010.

Sanabil, qui s’occupe aussi d’aider les familles des détenus musulmans, a été soupçonnée à son tour d’ali­menter le fanatisme. Paradoxa­lement, ces critiques venaient aussi bien de la part de certains ­groupes se réclamant de la laïcité que de mouvements salafistes français proches de l’Arabie saoudite.

«Nous apportons de l’eau aux ­assoiffés, sans nous préoccuper de qui ils sont. Il y a un manque énorme d’attention vis-à-vis de ces personnes en difficulté», assure ­Antho Bolamba. A ses yeux, peu importe que les détenus soient rassemblés ou disséminés dans les prisons. Cela n’aura aucune incidence sur l’existence de djihadistes: «Aujourd’hui, avec Internet, nul besoin de prison. On peut se radicaliser tout seul devant son écran, n’importe où, même au fin fond de la Corrèze.»

Des détenus peuvent faire acte d’allégeance aux caïds religieux pour assurer leur propre sécurité