Voilà qui n’apaisera pas les tensions interreligieuses. Ce mardi 21 septembre, au tribunal correctionnel de Aïn El Hammam, en Kabylie algérienne, comparaissaient deux hommes. Pour une histoire de casse-croûte.

Salem Fellak, 34 ans, et Hocine Hocini, tous deux chrétiens affirmés – l’un se déclare protestant –, se trouvaient sur le banc des accusés parce que le 12 août dernier, dans le périmètre du chantier sur lequel ils travaillaient, ils ont fait une pause déjeuner. Le lendemain du début du ramadan.

L’audience a d’abord porté sur le caractère ostentatoire de l’acte, raconte L’Expression, qui façonne pour l’occasion la jolie expression de «dé-jeûneurs»: Les deux citoyens qui étaient à la barre des accusés n’ont aucunement réfuté les faits qui leur sont reprochés. […] Ce sur quoi ils ont insisté, par contre, c’est le fait qu’ils étaient à l’intérieur du chantier dans lequel ils travaillaient au moment où ils ont été surpris par deux policiers en train de se désaltérer.» Ils auraient été victimes de voisins délateurs: «Selon les affirmations du procureur, les deux policiers ayant procédé à l’arrestation des deux «dé-jeûneurs» le 12 août dernier à Aïn El Hammam n’avaient pas agi spontanément, mais suite au dépôt d’une plainte de la part d’un groupe de citoyens que les agissements des accusés dérangeaient!»

Le journal s’inquiète: «Quand on sait que les deux concernés sont de confession chrétienne, on s’interroge s’il ne s’agit pas tout simplement d’une atteinte à la liberté de culte pourtant reconnue, noir sur blanc, dans le texte de loi le plus important du pays: la Constitution.» El Watan relate les propos de l’un des avocats de la défense: ««Quand il s’agit d’un crime ou d’affaire de corruption, la justice n’a jamais ramené de PV pour nous montrer des pièces à conviction, ici, il y a, comme preuves, des bouteilles de limonade et des sandwichs. La Constitution et les conventions internationales n’ont jamais condamné quelqu’un qui ne fait pas carême. Même la religion musulmane est souple à l’égard des personnes qui travaillent dans des conditions difficiles. Des ouvriers dans un chantier, avec une température de 40 degrés, ont été interpellés parce qu’ils ont mangé. La police et la justice algériennes veulent fermer les portes que l’Islam a ouvertes», a soutenu maître Mokrane Aït Larbi.»

Evoquant l’atteinte à la religion et le trouble à l’ordre public, le procureur a requis trois ans de prison ferme, tout en reconnaissant, selon les médias qui ont couvert le procès, l’absence de base légale solide. Devant le tribunal, une manifestation rassemblait les défenseurs des libertés publics – et les mouvements pro kabyles –, tandis qu’une page Facebook en l’honneur des deux ouvriers a vite été ouverte.

Dans une première prise de position, évoquant la gène de la population locale face à un procès qui «se caractérise par son ouverture d’esprit et sa tolérance», El Watan déplore: «Ce n’est pas […] à l’avantage de l’appareil judiciaire d’instruire de telles affaires, qui sont autant de coups d’épée dans l’eau, au moment où les dossiers liés à la corruption arrivent rarement devant les tribunaux.» Une longue opinion dénonce une «sinistre provocation»: «Au-delà des fantasmes talibanesques de fonctionnaires de province habitués à dicter leur loi, au lieu de faire respecter celles de la République, le scénario élaboré au plus haut niveau de l’Etat vise à soumettre à la bigoterie ambiante les franges encore réticentes de la société.»

L’affaire a vite circulé. Le correspondant de La Croix relève que «le procès […] souligne la multiplication de poursuites sous ce motif», puisqu’il y aurait au moins quatre procédures comparable en attente.

Celui du Figaro note «qu’en agitant le chiffon rouge des «évangélistes et des mécréants», notamment en Kabylie, le pouvoir tente d’endiguer les conversions au christianisme. Mais aussi de casser l’islam traditionnel jugé trop «tiède avec les apostats», pour y incruster une pratique plus rigoriste.» Il analyse: «Cette «guerre de religions» est, en fait, une manœuvre politique pour conforter l’alliance entre nationalistes et islamistes.» L’article a suscité… 1427 commentaires d’internautes, aussi vigoureux, voire déchaînés, que, souvent, plutôt confus.

«L’étau se resserre autour des chrétiens algériens», s’inquiète le site famillechretienne.fr, qui se livre néanmoins à une analyse assez précise du cas, rappelant d’abord la clause de la liberté de conscience de la constitution algérienne, avant d’ajouter: Dans un pays qui compte, officiellement, 11 000 chrétiens (30 000 selon le Président de l’Église protestante d’Algérie) sur 35,6 millions d’habitants, cette garantie s’oppose en réalité à une autre disposition de la Constitution, selon laquelle l’Etat algérien fonde ses lois sur le respect de l’islam.»

Le site mentionne encore Mgr Ghaleb Moussa Abdallah Bader, archevêque d’Alger, lequel «estime que ces ouvriers sont jugés «non pas parce qu’ils sont chrétiens, mais parce qu’ils n’ont pas respecté le jeûne». Il rappelle l’importance de «respecter le culte de la grande majorité de la population». Mais, ajoute-t-il, «ce respect est dû des deux côtés, et les autorités elles aussi doivent respecter la liberté de conscience».»

Repoussé, le verdict est prévu pour le 8 octobre.