■ Shanghai, 22 avril 2010 Le ciel se dégage Pas facile en ce moment de joindre la centrale téléphonique d’une compagnie aérienne. Sans doute pour réduire ses coûts, Finnair a supprimé son bureau de Shanghai pour ne conserver qu’un standard téléphonique. Il a explosé ces jours-ci. Miracle toutefois ce matin: une standardiste décroche à nouveau son combiné, et la, surprise, un siège réservé à mon nom m’attend pour le vol Shanghai-Helsinki de vendredi. Pour le retour sur Genève, cela reste toutefois moins clair. Le temps de décommander une réservation sur un autre vol prévu comme un plan B et c’est presque le retour à la normale. Finalement ce contretemps n’aura duré que quelques jours… et coûté beaucoup d’argent pour certains. Ainsi, cet homme d’affaires qui a acheté dimanche dernier un ticket en première classe pour 10’000 francs sur un vol qui a été annulé le surlendemain. Ou encore ces milliers de touristes obligés de prolonger des séjours dans des hôtels surbookés et au prix fort à la veille de l’inauguration de l’Exposition universelle. Le consul de France a lancé un appel de solidarité à ses ressortissants pour loger des concitoyens en rade.

Puisqu’on parle de solidarité, c’était donc hier journée de deuil national en Chine pour les victimes du tremblement de terre du Qinghai. Drapeaux en berne, bureau politique du comité permanent du parti communiste chinois filmé en train de se recueillir pour une minute de silence, programmes tv entièrement consacrés à l’événement avec les chaînes provinciales relayant le programme du canal central numéro 1. Le message était clair, avec cette paraphrase de Kennedy: «Tous les Chinois sont des Yushuren» (ressortissants de Yushu, l’épicentre du tremblement de terre). Une seule chaîne dérogeait à la règle hier soir, celle en anglais, pour les étrangers, qui consacrait une émission au Traité de Versailles et à l’humiliation infligée à la Chine avec des territoires cédés au Japon. Union nationale dans l’adversité et humiliations étrangères ressassées demeurent les deux mamelles de la propagande nationaliste du régime communiste.

J’ai demandé à une amie shanghaienne qui nourrissait ses poissons rouges si elle avait fait un don pour les enfants de Yushu. «Non. Mais pourquoi ne mangent-ils pas ces poissons?» Nous avons ensuite discuté de la taille des boulettes de nourriture qui étaient probablement trop grandes pour ce type de poissons. Nous avons conclu qu’il serait avisé de concasser lesdites boulettes pour les réduire en poudre et les rendre plus aisées à la digestion de ces animaux de compagnie.

■ Shanghai, 21 avril 2010 Pendant ce temps-là en Chine Le ciel se découvre en Europe. Mais l’incertitude demeure pour les prisonniers des cendres d’Eyjafjallajokull. Peut-on récupérer un siège sur les vols qui reprennent? Faut-il racheter un billet? Manque de chance, mon plan de vol passe par l’un des rares aéroports qui n’a pas encore repris son activité: Helsinki. Alors j’attends.

Vers quelle direction se développent les métastases du nuage? Mardi, l’Organisation mondiale de la météorologie, à Genève, expliquait qu’il pourrait prendre la route de l’Arctique. Le même jour les médias chinois prédisaient un autre scénario avec l’arrivée de cendres islandaises sur leur territoire pour la fin de la semaine, par le Xinjiang. Le Xinjiang, c’est le territoire des Ouïgours. Et les Ouïgours, il est devenu inutile de les présenter depuis que le Jura en accueille deux, des ex-détenus de Guantanamo considérés comme des terroristes par Pékin. Puisqu’on en parle, un policier de Shanghai m’a dit que tous les Ouïgours de la ville avaient été renvoyés vers leur province pour la durée de l’Exposition universelle, donc six mois à partir du premier mai. J’ai demandé des précisions à un officiel qui me vantait la généreuse politique de sa ville qui accueille des enfants du Xinjiang – tout frais payés – dans une école pour «minorités ethniques». Il a ri: «Cela ne concerne que les «liumang», les sans-papiers, les personnes non enregistrées auprès des autorités. Et la mesure ne vise pas que les ressortissants du Xinjiang, mais les «liumang» de tout le pays». Pékin avait agi de même pour les Jeux olympiques en 2008.

Photo: A la mairie de Shanghai… (F. Koller)

Cloué au sol, j’ai tué ma soirée d’hier devant la télévision avec un début de fièvre. C’était jour de deuil national pour les victimes du tremblement de terre de Jiegou (Yushu en chinois), une région tibétaine de la province du Qinghai. L’occasion d’une fête patriotique pour célébrer la grande union des Tibétains et des Hans, tous «filles d’une seule mère, la Chine» comme le martelait le refrain d’un chant folklorique entonné par une Tibétaine et une «Han» pour des millions de téléspectateurs. Le malheur des victimes, en très grande partie tibétaines, fait le bonheur de la propagande et de l’armée populaire de libération (APL). Dès les premières heures du drame, son intervention a été mise en scène dans des clips sur fond de musique sirupeuse jusqu’à l’intervention, mardi, du président en personne, Hu Jintao, sur le terrain. Du grand art: embrassade avec une orpheline en larme; poignée de main avec une vieille hospitalisée; leçon de chinois à des écoliers qui auront droit à une nouvelle école et une nouvelle maison; direction des opérations de sauvetage au milieu de ruines; discours aux responsables militaires dans une tente de combat; et même une vue du président dans son avion en train de scruter une carte que l’on imagine top secrète.

Le show s’est poursuivi par un étrange concours de beauté, celui des sociétés ayant fait un don pour la reconstruction des zones dévastées dont un représentant – pancarte rouge à la main indiquant le montant de sa participation – pouvait faire une déclaration dans une magistrale langue de bois. Un esprit mal tourné y verrait un bon moyen de se racheter une vertu pour des sociétés en délicatesse avec les autorités fiscales par exemple. On lui répondra que c’est dans la culture locale de faire état de sa générosité au yuan près. Un bel élan de solidarité que seules quelques voix de moines tibétains rapportées par des médias étrangers mettaient en doute en accusant l’APL d’agir lentement et sans ménagement ou seulement sous l’œil des caméras alors que l’essentiel du travail, laissé dans l’ombre, était effectué par les Tibétains eux-mêmes.

■ Shanghai, 20 avril 2010 Au fait, avez-vous pensé à votre visa? Cette nuit, cinq jours après l’annulation de tous ses vols vers Shanghai, Finnair m’a transmis ce SMS: «The volcanic eruption in Iceland has massive impact on air traffic. Information is updated on http://www.finnair.com/info».

Merci pour cette non information et ce réveil nocturne. Voyons tout de même. Sur son site, Finnair indique que tous les vols de mardi sont annulés. Tiens, cela ne colle pas avec les déclarations de réouverture de l’espace aérien européen pour aujourd’hui. Bon, il y a ce petit plus: ceux qui auraient rejoint Helsinki – on ne sait par quel moyen – se voient offrir la possibilité de gagner Berlin par bus et bateau via Tallin. A Shanghai, le bureau de Finnair ne répond plus.

«Et ton visa, il est valable jusqu’à quand?» C’est un collègue en poste à Shanghai qui m’a rappelé ce petit détail. En Chine, comme en Europe, on ne plaisante pas avec les visas. Surtout pour les journalistes. Or mon visa est valable jusqu’à samedi. Et selon toute probabilité je ne quitterai pas le territoire des Célestes avant une semaine au mieux… Une seconde course s’engage.

■ Shanghai, 19 avril 2010 L’employée de Finnair du bureau de Shanghai a été claire et affable: «Votre vol de mardi est annulé». Cela fait quatre jours qu’elle répète ces mots avec les mêmes interrogations de centaines de voyageurs pris au piège des cendres d’un volcan islandais situé à des milliers de lieues de la métropole chinoise. La suite de la réponse se résume ainsi: «le premier vol que je peux vous réserver pour Genève est le 11 mai, ou le 6 mai depuis Pékin, inutile d’essayer depuis Hongkong c’est encore pire»… Et encore cette précision: «Je peux vous mettre sur une liste d’attente pour un éventuel siège qui se libérait, mais ne comptez pas dessus. On peut vous rembourser votre ticket de retour».

Trois semaines au mieux pour rejoindre la Suisse depuis l’une des villes les plus ambitieuses et les plus connectées de la planète avec ses deux aéroports internationaux et ses gratte-ciel qui la font ressembler à une de ces cités futuristes de comics américains des années 1950. Ce n’est pas banal en ce début de XXIe siècle. Un plan B? Comment éviter le nuage de poussière, quel aéroport sera ouvert demain? Comment contourner le nord de l’Europe? Shanghai, c’est l’Extrême-Orient, ne vaut-il pas mieux poursuivre vers l’Est pour regagner le vieux continent? Les agences de voyages et les bureaux des compagnies aériennes de Shanghai sont pris d’assaut. Istanbul est épargné, que dit Turkish Airways? Plus de billet pour avril, pas de place avant début mai. Par Bangkok? Un vol pour Madrid le 28 avril. Reste à rejoindre Genève. Par le Moyen-Orient? Emirates, propose un siège pour Munich le 25 avril via Dubai. Petite hésitation. Ne vaut-il pas mieux se retrouver bloqué à Bangkok plutôt qu’à Dubai? Hésitation trop longue. Cinq minutes plus tard le billet n’est plus disponible. Un Allemand s’énerve. Il a décidé de ne plus quitter le bureau d’Emirates Airways aussi longtemps qu’il n’aura pas de billet pour être au plus tard dans trois jours à Munich. D’ailleurs où va-t-il dormir ce soir et qui va payer la note?

Des dizaines de milliers de passagers sont bloqués à Shanghai dans le flou le plus total. Reste la voie terrestre ou maritime. On entend reparler du transsibérien. Albert Londres avait embarqué dans le port de Shanghai pour son dernier voyage, son navire faisant naufrage à mi-chemin. C’étaient les années 1930.

Pour ma part, je me laisse encore 24 heures pour choisir le meilleur chemin de retour. En toute méconnaissance des caprices d’un volcan qui crache sa braise, à plus de 10’000 kilomètres de Shanghai.