Dans le Musée Nobel, au cœur de la vieille ville de Stockholm, tout est fait pour rappeler que la dynamite n’est pas incompatible avec l’altruisme et le culte de l’excellence. Alfred Nobel, inventeur et industriel suédois, qui a fait fortune grâce à l’invention du célèbre explosif, était avant l’heure un citoyen du monde, éduqué en Russie et aux Etats-Unis, sautant de trains en paquebots, entretenant une correspondance fournie avec Victor Hugo ou se passionnant pour la poésie de Byron.

Mais ici, dans la capitale suédoise, on se fait aussi un point d’honneur à rappeler les liens qui l’unissent à son pays de naissance. On peut y voir des photos de son laboratoire, dans lequel mourut son frère Emil après une terrible explosion. Une copie de son testament – contesté avec acharnement par sa famille – où il lègue sa fortune à une fondation chargée de récompenser les meilleurs d’entre nous, qui font «avancer l’humanité». Ainsi que des souvenirs laissés par les différents lauréats Nobel, qui viennent tous à Stockholm chercher leur prix: une lettre d’Einstein, la machine à écrire de Joseph Brodsky ou un livre de prières du dalaï-lama.

Le privilège suédois

A partir de lundi, et dans les jours qui suivront, les différentes académies de la ville vont annoncer leurs successeurs – les nouveaux Prix Nobel – en commençant par la médecine, suivie de la physique, de la chimie, du Prix Nobel de la paix, en enfin de l’économie le lundi 8 octobre. Une mécanique bien huilée, mais sur laquelle plane cette année un doute, une question longtemps taboue: pourquoi la Suède, petit pays de dix millions d’habitants, perdu au nord de l’Europe, a-t-elle le privilège d’attribuer cette récompense devenue universelle?

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Ce débat est devenu d’actualité avec le procès de Jean-Claude Arnault, qui se déroule en ce moment à Stockholm. L’Académie suédoise a en effet été plongée dans la tourmente par ce Français de 72 ans, marié à une académicienne. Certains membres de cette institution, qui décerne le Prix Nobel de littérature, auraient couvert pendant des décennies les agissements d’Arnault, poursuivi pour viol et accusé dans la presse d’agressions sur au moins 18 femmes. Cette éminence grise de la scène culturelle suédoise aurait même ébruité avant l’heure le nom de certains Nobel, quand il ne se vantait pas d’être à l’origine de leur nomination. Des révélations qui ont entraîné des démissions en cascade chez les «Immortels» et qui ont abouti à l’impensable: le Prix Nobel de littérature ne sera pas attribué cette année.

«Je pensais que le job serait plus tranquille…»

Pour Lars Heikensten, dirigeant de la Fondation Nobel, qui finance les différents prix, le réveil fut brutal: «Je suis arrivé ici après une longue expérience à la tête de la banque centrale suédoise, puis dans des institutions européennes. Je pensais que le job serait plus tranquille… Je me suis trompé», avoue-t-il en souriant. Dès son arrivée, celui qui tient les cordons de la bourse a dû suivre le lourd dossier du nouveau centre Nobel, un édifice ultra-moderne que la fondation veut bâtir dans le centre historique de Stockholm, et contre lequel les riverains multiplient les recours. Il y eut aussi des prix controversés, comme le Nobel de la paix attribué à l’Union européenne, ou celui accordé en 2016 au chanteur Bob Dylan. Mais ce hara-kiri du Nobel de littérature – une première depuis la Deuxième Guerre mondiale – a des conséquences beaucoup plus insidieuses.

En Suède, des voix commencent à s’élever pour réclamer une meilleure transparence dans l’attribution des prix, voire un changement des règles. La culture, comme la nature, ayant horreur du vide, un groupe d’intellectuels a même créé son propre prix littéraire – une sorte de Nobel alternatif faisant participer lecteurs et bibliothécaires – qui sera décerné le 12 octobre. «Ce qui s’est passé à l’Académie suédoise est inacceptable et nous sommes très clairs sur le fait qu’elle devra balayer devant sa porte avant d’attribuer un prochain prix, promet Lars Heikensten. Mais le testament d’Alfred Nobel précise bien que les différents prix doivent être décernés par des institutions suédoises, nommées explicitement: l’Institut Karolinska de Stockholm pour la médecine, l’Académie des sciences pour la physique et la chimie, l’Académie suédoise pour la littérature. Il ne mentionne qu’une seule exception, pour le Nobel de la Paix, décerné par le parlement norvégien.»

Elus à vie

Avec le montant conséquent des prix – près de 1 million de francs pour chaque lauréat – le sérieux de ces institutions est la principale raison de la crédibilité accordée au Nobel. Tentant de déminer le terrain, la fondation souligne aujourd’hui le fait que l’Académie suédoise pour la littérature, avec ses seuls 18 membres, élus à vie, tous Suédois, fait figure d’exception, et que les autres comités de sélection ont des règles de fonctionnement beaucoup plus ouvertes.

«Les médias étrangers oublient souvent qu’il y a plusieurs académies en Suède, avec chacune leur façon de décerner les prix, plaide Olga Botner, qui préside le comité chargé de décerner le Nobel de physique. A l’Académie de sciences, par exemple, un an avant la décision, nous envoyons plus de 3000 lettres à nos correspondants à travers le monde pour qu’ils nous fassent des suggestions. Ces noms sont examinés par nos 635 membres, dont 175 sont étrangers. Nous consultons aussi un grand nombre d’experts internationaux qui nous aident à évaluer les candidatures, chaque année.»

Un travail méticuleux, collégial, qui a été expliqué il y a quelques jours par la Fondation Nobel aux membres du corps diplomatique établis à Stockholm. L’enjeu du Prix Nobel est important pour la Suède, mais aussi, estime Lars Heikensten, pour le reste du monde: «Des choses que l’on pensait évidentes comme le respect des faits, la croyance en la science, la prééminence des organisations internationales, ne le sont plus. Quand je tiens ce genre de discours aux Etats-Unis, on m’applaudit en pensant que je fais de l’anti-Trump… Alors que je ne fais que répéter le message de Nobel, celui des Lumières, du progrès de l’humanité.»