Inde

Priyanka Gandhi à l’assaut du cœur des Indiens

Dans son bastion de l’Uttar Pradesh, le parti du Congrès tente son va-tout contre le chantre du nationalisme hindou, Narendra Modi

Moustache fière et stature de lutteur, Vijay est catégorique sur le bulletin qui s’impose dans le scrutin législatif dont le coup d’envoi est lancé ce jeudi en Inde. Jusqu’au 19 mai, 900 millions d’électeurs sont ainsi appelés à voter en sept phases échelonnées. «Seul Narendra Modi peut changer le pays! Il faut voter pour lui!» s’enflamme ce gardien de musée à l’évocation de son idole politique.

Le charismatique et controversé Narendra Modi, chantre du nationalisme hindou avec son parti du BJP (Parti du peuple indien), joue son deuxième mandat à la tête du pays. Et la ferveur qu’il peut susciter, au-delà de son parti, est plus encore exacerbée ici, au cœur de l’Uttar Pradesh. Cet Etat stratégique sur l’échiquier politique compte 228 millions d’habitants et alimente 80 des 543 sièges de la Chambre basse. Il est dirigé par le moine radical Yogi Adityanath, le visage «dur» du BJP, qui n’a pas manqué de raviver les tensions communautaires.

Guide zélé

L’opinion politique de Vijay surprend car il est le gardien du musée d’Anand Bhawan, à Allahabad, une ville récemment rebaptisée Prayagraj par les nationalistes hindous pour en effacer les consonances musulmanes. Dans des jardins paisibles, l’élégante villa fut la demeure des Nehru-Gandhi, la dynastie de premiers ministres qui a façonné l’Inde avec son parti du Congrès (centre gauche).

Chaque jour, Vijay dirige avec zèle les visiteurs vers l’ancien bureau de Jawaharlal Nehru, la chambre de sa fille, Indira Gandhi, ou le salon tapissé de livres qui fut fréquenté par l’ami de la famille, le Mahatma Gandhi, durant leur lutte clandestine pour l’indépendance. Entre ces murs est née l’identité du Congrès, basée sur «l’unité dans la diversité» et la défense des minorités religieuses. Cette proximité avec l’histoire a laissé Vijay insensible.

Une héritière réticente

«Le parti du Congrès est l’un des partis qui s'est le plus effondré en Uttar Pradesh, et le BJP occupe depuis 2014 une position ultra-dominante», rappelle le politologue Gilles Verniers, de l’Université d’Ashoka. Mais le parti dynastique conserve ses symboles et, sur la route de Lucknow, apparaissent les bourgades poussiéreuses d’Amethi et de Rae Bareli, bastions de Rahul Gandhi, président du Congrès, et de sa mère, Sonia Gandhi. Pour ce scrutin, le Congrès se tient à l’écart de l’alliance fomentée contre le BJP par les deux puissants partis régionaux, le Samajwadi Party (SP) et le Bahujan Samaj Party (BSP). Seul, le «grand vieux parti» tente de raviver sa flamme.

Pour cela, il a déployé une arme: la populaire Priyanka Gandhi, sœur de Rahul, longtemps restée dans l’ombre. Ce jour-là, l’héritière réticente, âgée de 47 ans, lance depuis sa demeure ancestrale la campagne du Congrès en Uttar Pradesh. «Avec elle, le Congrès joue sa toute dernière carte», estime Sunam Gupta, journaliste à Lucknow. Dans un défi direct au BJP, elle descend en bateau à vapeur les eaux sacrées du Gange durant trois jours, jusqu’à Varanasi, la circonscription de Narendra Modi. Et si elle cherche à attirer l’électorat hindou du BJP, elle ne l’assume pas vraiment. A chaque temple visité, elle se rend ensuite dans une mosquée. Et répète aux villageois: «Le Gange appartient à toutes les religions.»

Un air de famille

Sur le fleuve immense, traversé par des nuées d’oiseaux blancs qui se posent sur les bancs de sable, Priyanka Gandhi progresse, telle une apparition. Son bateau accoste dans les villages pauvres des berges. Les collines, autour, sont noires de monde. «Priyanka», de son surnom, tente de mobiliser cet électorat oublié du développement, qui comprend les basses castes, les musulmans et les dalits («intouchables»).

Dans ses discours, l’héritière lamine les ratés économiques de Narendra Modi, comme la hausse du chômage ou l’oubli des paysans. Elle rappelle aussi l’héritage du Congrès pour dénoncer la montée des tensions religieuses, face à la campagne de Narendra Modi teintée d’un sentiment de suprématie hindoue. Et pour convoquer le passé, elle a le meilleur atout: son visage et son allure, qui la confondent avec Indira Gandhi, sa grand-mère assassinée en 1984. Les villageois s’en émerveillent. «On dirait tellement Indira!» souffle Ajay Kumar, un étudiant de 19 ans. «Priyanka est notre espoir.» Mais le Congrès traîne de lourdes casseroles: il prône l’égalité des chances tout en ne sacrant que les Nehru-Gandhi, et ses gouvernements passés ont été marqués par une corruption faramineuse.

Je voterai pour elle. Notre vie est si dure. Seule une femme peut comprendre les problèmes des autres femmes

Une jeune villageoise

Chaleureuse et souriante, la diva des pauvres savoure le contact avec les villageois. Au hameau de Bhatauli, les timides femmes dalits enserrent ses mains. «Nous n’avons pas de vraies maisons, ni d’électricité, et les hommes sont sans travail», énumère Jauti, la doyenne au sari usé. «Mon frère Rahul se bat pour vous à travers toute l’Inde!» promet Priyanka avant de s’éloigner. Les femmes restent silencieuses. Puis Rubi Sabhani, la plus jeune, se décide: «Je voterai pour elle. Notre vie est si dure. Seule une femme peut comprendre les problèmes des autres femmes.»

Priyanka Gandhi fera-telle une différence? «Elle ne représente qu’un nom, juge Piyush Srivastava, un journaliste local. Elle n’a ni vision ni sensibilité politique.» Surtout, la campagne est laborieuse. «A l’échelle de l’Inde, le Congrès n’a pas les capacités de mettre en place une mobilisation à la mesure de celle du BJP, souligne Gilles Verniers. Mais il se concentre à présent sur les enjeux économiques, ce qui lui redonne du souffle.»

Les sympathisants du Congrès y croient, avec la conviction de défendre une autre idée de l’Inde face aux nationalistes hindous. «Nous nous battons contre l’extrême droite, lance Bagul Singh, un leader étudiant. Nous défendons la diversité. C’est l’âme du Congrès et celle de l’Inde.» Quant à Bulab Sunker Gandhi, un vieil homme aux pieds nus, il ne manque pas un rassemblement. «J’ai fait vœu de remettre mes sandales le jour où Rahul Gandhi dirigera le pays. Parce que le Congrès défend les pauvres, dit-il. Nehru s’était battu pour notre liberté et, aujourd’hui, c’est le même combat contre les forces du BJP.»

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