Le Temps: Comment qualifier ce qui se passe aux frontières du Kosovo, de Macédoine et de Serbie? Est-ce une guerre?

Jacques Rupnik*: Il faut garder une certaine proportion quand on voit les territoires concernés et le nombre de victimes. L'intensité du conflit reste faible. Il est grave que cela se situe aux frontières du Kosovo, de Serbie et de Macédoine. La stratégie de ces guérillas albanaises vise à provoquer une extension du problème au-dehors du Kosovo. A Belgrade, on attend que le nouveau gouvernement puisse surmonter une décennie nationaliste et non pas faire une rechute prématurée à cause de ce genre d'incidents. La Macédoine est plus préoccupante. C'est un petit Etat, peuplé de 2 millions d'habitants dont un tiers ou un quart d'Albanais. Il est récent (dix ans), fragile et sa légitimité a été contestée par plusieurs de ses voisins. Ce pays est l'une des clés de la stabilité dans la région. La Serbie, l'Albanie, le Kosovo sont concernés, mais aussi la Grèce et la Bulgarie.

– Quel rôle joue la Macédoine dans les Balkans?

– La Macédoine a été un modèle alternatif de coexistence opposé à celui de Milosevic de répression et de séparation. Les Albanais y ont été associés au jeu politique. Mettre en péril ce modèle, c'est peut-être aussi ce que recherchent les combattants albanais.

– Pourquoi cette crise, maintenant?

– Il y a d'abord une raison interne au Kosovo: la défaite des héritiers de l'Armée de libération du Kosovo (UÇK) aux municipales (octobre 2000) au profit des modérés. Ceux qui se considéraient comme des libérateurs ont été rejetés politiquement. Ensuite, il y a Belgrade. Les plus radicaux des Albanais du Kosovo considèrent que tant que Milosevic était là, ils avaient un argument fort pour l'indépendance. C'était leur ennemi préféré. Rien de tel dès lors que de ressusciter le démon; soit provoquer une action militaire serbe qui relancerait l'engrenage menant à l'intervention occidentale de 1999. Ils n'ont pas mesuré – leur vision politique est peut-être trop sommaire – à quel point la situation a changé. Enfin, troisième raison, c'est la communauté internationale. En créant des incidents, le statut du Kosovo, hérité de l'intervention de 1999, est remis en cause au moment où une nouvelle administration américaine arrive au pouvoir. C'est une manière de la tester.

– On parle de «Grande Albanie» dans les motivations de ces guérillas. Est-ce pertinent?

– Tout au début de l'UÇK au Kosovo, des déclarations ont affiché la «Grande Albanie» comme objectif. Elles ont été démenties par la suite. Très franchement, ce projet n'est partagé par personne. Tirana aujourd'hui est d'une modération remarquable. L'Albanie est aux prises avec des différences claniques, régionales, dialectales. Il n'est pas aisé de fusionner avec un Etat sur le point de s'effondrer. Il faut déjà faire tenir la petite Albanie. De plus, les Albanais du Kosovo n'ont pas vécu la même histoire que ceux d'Albanie, un peu comme les Allemands de l'Est et de l'Ouest. Non, le problème n'est pas la «Grande Albanie» mais le «Grand Kosovo».

– L'UÇPMB à la frontière du Kosovo et de la Serbie, et l'UÇK macédonienne ont-elles des liens avec l'UÇK kosovare?

– L'UÇPMB et l'UÇK macédonienne ont certainement des liens. C'est une stratégie concomitante. Il s'agit probablement de deux factions dissidentes de l'ex-UÇK. Maintenant agissent-elles en concertation avec la direction de l'armée du Kosovo (ex-UÇK)? C'est l'hypothèse la plus pessimiste… Elle n'est pas prouvée.

– La question du statut final du Kosovo est au cœur du problème.

– Ceux qui lancent de telles actions craignent que l'idée d'indépendance ait été compromise par le changement à Belgrade. Ils ne se rendent pas compte que leurs actions sont en train de faire l'unanimité contre elles et contre l'indépendance du Kosovo. Je pense que cette indépendance sous conditions aurait pu être une manière de désamorcer certaines dérives violentes.

La tension aux frontières du Kosovo est montée d'un cran mercredi. Trois soldats serbes ont été tués par l'explosion d'une mine dans le sud de la Serbie et deux rebelles albanais ont été blessés par la KFOR à la frontière avec la Macédoine. Attentifs aux premiers symptômes d'une possible crise régionale, les alliés de l'OTAN, réunis à Bruxelles, examinent les moyens de faire cesser la guérilla nationaliste albanaise aux frontières entre le Kosovo, la Macédoine et la Serbie. Ils envisagent d'autoriser les forces serbes à accéder à la zone tampon qui sépare la Serbie du Kosovo, mais également d'une partie de la Macédoine.

LT