«Exactement», «ça, je ne dirai pas»: au procès des attentats meurtriers du 13 novembre 2015 en France, le principal accusé Salah Abdeslam donnait mardi de rares réponses sur son rôle dans les préparatifs des attaques jihadistes, se contentant souvent d’un «no comment». Seul membre encore en vie des commandos, il s’était longuement expliqué le 9 février lors de son premier interrogatoire sur le fond du dossier, après être resté mutique pendant les cinq ans d’enquête. Ces attentats jihadistes ont fait 130 morts à Paris et à Saint-Denis, en banlieue.

Le Français de 32 ans avait laissé entendre à plusieurs reprises qu’il avait fait «marche arrière» et renoncé à actionner sa ceinture d’explosifs le soir des attentats. Ce deuxième interrogatoire était consacré à son rôle dans la logistique mise en place par la cellule jihadiste dès août 2015. Salah Abdeslam est notamment soupçonné de deux déplacements en France pour rechercher des explosifs. Il est aussi accusé de la «récupération des terroristes» de retour de Syrie, via cinq convois en Europe, à l’aide de véhicules loués sous sa vraie identité, rappelle le président de la cour d’assises spéciale de Paris, Jean-Louis Périès.

La location des voitures, le principal accusé ne les nie pas. «En revanche», il reconnaît avoir ramené «certains» membres des commandos, mais pas tous. Les trois Français qui constitueront le «trio» entré dans la salle de spectacles du Bataclan par exemple, ce n’était pas lui, assure-t-il, chemise à petits carreaux, gel dans les cheveux et masque noir sur le visage.

«Surréaliste!»

S’exprimant avec aisance, parfois à la limite de l’insolence, Salah Abdeslam reconnaît deux allers-retours pour aller chercher ses «frères en islam». «Ils vivaient en zone de guerre», justifie-t-il. Un peu comme avec «aujourd’hui la guerre en Ukraine», ceux qui vont «chercher des gens à la frontière», partis «faire de l’humanitaire» ou «combattre», ose-t-il. S’il n’était pas le chauffeur du premier des cinq trajets qui lui sont imputés, à qui a-t-il prêté le véhicule? Son ami d’enfance et voisin de box, Mohamed Abrini? «Moi, je dis pas de noms, je balance pas», rétorque Salah Abdeslam.

Le magistrat insiste, tente d’autres noms. «Je crois que vous ne m’avez pas bien entendu, Monsieur le président», persifle l’accusé. «Dites la vérité, ça ira plus vite», poursuit Jean-Louis Périès. «Vous ne voulez pas dire qui vous a demandé de louer ce véhicule? » «Exactement», coupe Salah Abdeslam. Le ton monte quand le magistrat lui demande ce qu’il savait de l’organisation. «J’ai l’impression que vous êtes un peu susceptible», lâche Salah Abdeslam.

Après l’avoir menacé d’un outrage à magistrat, le président passe au deuxième trajet, l’un des deux seuls que Salah Abdeslam reconnaît avoir effectués. Mais aux questions précises, il répond par le silence ou des «no comment» obstinés. Il critique le «travail bâclé» de l’enquête. Elle se fonde sur des investigations «sophistiquées», proteste le président. «On ne va pas dire que c’était grandiose non plus», rétorque Salah Abdeslam. «J’ai été contrôlé (lors du deuxième trajet), j’ai loué les véhicules à mon nom». «Surréaliste! », s’indignent des parties civiles.

«C’est une bonne question»

Face à la persévérance de la cour, Salah Abdeslam répète qu’il ne savait rien de la «mission» des hommes qu’il allait chercher. «Si vous aviez su que ces personnes allaient participer de près ou de loin à des attentats, est-ce que vous seriez allé les chercher? », demande une assesseure, Xavière Simeoni. «Franchement, c’est une bonne question», dit l’accusé. Il prend son temps et ajoute: «Dans l’état d’esprit dans lequel j’étais à l’époque, fêtard, j’allais me marier, je pense que je serais pas parti les chercher», même s’ils «avaient sans doute de bonnes raisons».

Mais «aujourd’hui, vous m’avez bousillé ma vie, la France, son gouvernement. La manière dont vous m’avez traité depuis six ans, ça laisse des traces». L’assesseure le coupe: ce ne sont pas «les réponses qu’attendent les parties civiles». L’une de ses avocates, Me Olivia Ronen, s’étonne de ce commentaire et rappelle que le procès a pour but «la manifestation de la vérité».